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[795] - "Le nègre de Surinam" et le registre polémique

La question était de savoir que répondre à une élève qui avait été interrogée lors d’un oral blanc sur ce texte de Candide : ma collègue avait regretté qu’elle ne mentionne pas le registre polémique en étudiant ce texte. Or je ne l’avais pas moi-même mentionné lors de mon analyse en classe parce qu’il s’agit, à mon sens, d’une dénonciation indirecte, à travers un discours faussement naïf, certes, mais que l’auteur ne prend pas directement à son compte. Or selon moi, le registre polémique suppose une implication directe du locuteur dans son réquisitoire.
Bref, peut-on parler de registre polémique dans ce texte ?
Les réponses des colistiers ont été très variées, voire opposées. Les voici ci-dessous, classées selon deux orientations.

Synthèse mise en ligne par Sarah Pépin.

 

Pour certains, le registre est effectivement polémique

- Dans la mesure où Voltaire combat ici l’esclavage, il y a bien une intention polémique dans le texte.

- D’abord, à la lecture de votre message, j’ai répondu, en moi-même : "non, cet extrait ne relève pas du registre polémique". Et pourtant... J’ai vérifié la définition de ce registre, qui place au premier plan l’idée l’indignation. Or, à de nombreux endroits, cet extrait peut susciter l’indignation du lecteur (description du nègre, "c’est à ce prix-là que vous mangez du sucre..." etc.). Cependant, la mention de ce registre ne me semble pas capitale pour l’explication de ce texte, d’autant plus que, comme vous le soulignez, il s’agit d’une démarche indirecte.

- Pour moi, le texte est polémique parce qu’il ouvre un débat sur l’esclavage. Le fait que l’argumentation soit indirecte ne permet pas de définir le registre polémique.

- On peut considérer que c’est polémique notamment parce que l’esclave accuse directement les Européens au travers de Candide "c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe". Par ailleurs le colonialiste Vanderdendur est aussi accusé. La polémique repose par ailleurs sur des oppositions entre les valeurs défendues et les valeurs humaines (ici opposition entre le discours de la religion et les faits : tous issus d’Adam et Eve mais cruels envers ses "cousins"). Par ailleurs, le procédé de l’ironie participe à la polémique. Dans cet extrait, la dénonciation se construit comme un pamphlet qui attaque les pratiques esclavagistes sur un ton indigné, c’est une autre raison pour le rattacher au registre polémique.Cependant, si votre élève a vu la dénonciation, les arguments logiques, les procédés de l’ironie, je ne vois pas l’intérêt de sanctionner l’absence du terme "polémique".

- Lorsque le narrateur laisse la parole au nègre, celui-ci utilise un registre que l’on peut qualifier de polémique : hyperboles (mille fois moins malheureux), tournures exclamatives, forte présence de "je", utilisation du démonstratif à valeur dépréciative "ces prêcheurs", associé à l’ironie avec le syllogisme, et l’usage du terme "fétiches". Sans parler du "c’est à ce prix que vous mangez du sucre en Europe" qui me semble aussi polémique.

- Il me semble qu’on peut effectivement analyser les marques du registre polémique dans ce texte. En effet, ce registre "guerrier" est caractérisé par deux stratégies, une stratégie d’attaque (la provocation) et une stratégie de défense (l’indignation). La provocation, dans ce texte, est visible par toutes les quelques marques d’ironie qu’insère Voltaire dans le texte ou par les reproches directs lancés à l’encontre des occidentaux "horrible, abominable, rage...", mais je pense que ce texte présente davantage d’indignation. Mon manuel de méthode indique que la stratégie de l’indignation se repère grâce à différents procédés : la ponctuation, les paradoxes et l’appel aux valeurs morales entre autres.

- On trouvera des paradoxes destinés à critiquer les occidentaux, notamment celui des "fétiches hollandais" qui agissent envers le nègre à l’opposé de ce qu’ils prêchent. Ce paradoxe est déjà présent dans la description des traitements qui lui sont infligés : ils sont inhumains alors que le nègre est "germain" avec eux, donc humain. Ce paradoxe se rencontre aussi dans la remarque du nègre qui considère que les animaux sont mieux traités que lui.Mais surtout, le ton particulièrement indigné de Candide dans l’échange qui suit "O Pangloss ! " etc. est caractéristique du registre polémique. La ponctuation est significative de l’indignation, et il y a bien un appel aux valeurs morales (justice, humanisme ...) En somme, je trouve que, dans ce texte, la dénonciation des travers des esclavagistes est très virulente, et qu’elle n’est pas si indirecte que cela. C’est pour cela que je serais d’accord avec l’idée qu’elle est aussi formulée grâce au registre polémique, en plus du pathétique.

- En ce qui me concerne, je dis à mes élèves pour ce texte qu’il est de registre pathétique à visée polémique, ce qui me permet de tenir compte et de la forme prise par le discours de l’esclave et de mettre en lumière l’intention de Voltaire en écrivant ce texte. Dans l’ensemble, mes élèves n’ont pas de difficulté à jouer avec ces deux notions. Il s’agit de bien comprendre à quoi un outil littéraire peut servir.

Pour d’autres, il ne l’est pas, ou cela mérite discussion

- Je pense que vous avez plutôt raison mais de toute façon cela me paraît "à discuter" et certainement pas à sanctionner.

- Je suis tout à fait d’accord avec vous, je ne vois rien de "polémique" dans le registre de ce texte. En effet, "polémique" suppose combat très agressif, guerre. Or le ton est plutôt détaché. Le nègre dit "froidement" ce qu’il vit et Candide continue son chemin en pleurant. Quant à Voltaire, il a investi dans la Compagnie des Indes et tiré des bénéfices du commerce triangulaire. 
Certes, les Philosophes ont mené un certain nombre de "combats" qui ont fait évoluer les mentalités très progressivement, mais ne faisons pas d’angélisme et d’autre part, pour revenir à ce texte, je ne vois pas en quoi le registre en serait polémique. Bref, qu’est-ce qu’un registre ? c’est là la question en l’occurrence, me semble-t-il. Par ailleurs, je dis à mes élèves que Voltaire considérait Candide comme "une... couillonnade" (sic). C’est un divertissement. N’en faisons pas une œuvre philosophique majeure. C’est un conte. Alors que Leibniz est, lui, un philosophe reconnu, même de Voltaire.


- J’étudie régulièrement ce texte et je n’évoque pas davantage le registre polémique.

- Je suis d’accord avec votre définition du registre polémique. Il y a implication de l’auteur ou locuteur. Ceci figure d’ailleurs dans les manuels.

- Je ne suis pas tellement d’accord avec le diagnostique d’un registre polémique dans ce passage. Je ne crois pas que ça tienne à une implication directe du locuteur, mais plutôt parce que les caractéristiques habituelles de ce registre (invectives, reprise caricaturale des propos de l’adversaire, attaques ad hominem, ironie, etc.), en dehors des sempiternelles questions rhétoriques, ne s’y trouvent pas. On est bien plus dans le pathétique.

- Je ne crois pas utiliser le terme de "registre polémique" mais je souligne l’originalité de ce texte polémique reposant en grande partie sur l’emploi du registre pathétique. Un emploi intéressant du convaincre ET persuader.

- Cela fait un bout de temps que je n’ai pas étudié ce texte de près, mais je n’y vois pas non plus de registre polémique, puisque, effectivement, la critique est indirecte et passe, si mes souvenirs sont bons, par les registres pathétique et comique.

- Il me semble que la notion de registre implique émetteur et récepteur, ce qui n’était pas le cas de la notion de tonalité. C’est ce qui fait son intérêt et aussi sa difficulté, comme tout outil d’analyse. On peut discuter sans doute du fait que le Nègre utilise le registre polémique ; en revanche l’indignation de Voltaire, palpable à travers la parole de Candide, enfin en colère, est moins sujet à débat. Qu’un élève soit sensible à l’efficacité de cette dénonciation et interroge du mieux qu’il le peut cette espèce de "polyphonie" argumentative, n’est-ce pas en réalité ce que nous devons seulement attendre ?

- Il y a deux énonciateurs dans ce texte (comme dans les Lettres persanes) : le nègre (qui s’adresse à Candide) et Voltaire qui parle à travers lui au lecteur. L’esclave décrit simplement son terrible sort ce qui donne un aspect glaçant et tragique au discours. D’autre part, le fait qu’il ne s’indigne, ne vitupère pas, pas mais s’interroge simplement avec naïveté fait de lui une pure victime. Le discours de l’esclave est dépourvu d’intention polémique mais ce n’est pas le cas de celui de Voltaire. Le narrateur accuse, ironise. Il y a donc plusieurs réceptions possibles du même discours, aussi il faut, je crois, respecter la liberté de lecture de l’élève.


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Sophie Della Ragione

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