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[820] - Termes dont le sens s’est inversé avec le temps

Il s’agissait de constituer une liste de termes dont le sens s’est inversé avec le temps.
Synthèse mise en ligne par Delphine Barbirati.

 

- Amateur : un grand connaisseur ou un simple dilettante.
- Chance : fortune ou accident, sort heureux ou non.
- Charme : sortilège, puissance magique.
- Commerce : relation humaine/ échange économique.
- Coquin : personne sans scrupule ou enfant espiègle.
- Coupes claires (action de retrancher une partie importante d’un ensemble) très fréquemment remplacé à tort par l’expression « coupes sombres ».
- Courage : cœur, fierté, orgueil.
- Créole : exemple grave et pas amusant du tout, par ses conséquences : dans les dictionnaires français depuis le XVIIe siècle (et seulement les français, et seulement depuis cette époque), un "créole" est une "personne de pure race blanche", maintenant on dit plutôt "d’ascendance européenne", née sous les Tropiques de parents qui y ont fait souche. La créole emblématique : Joséphine, presque partout nommée. Certains dictionnaires des difficultés de la langue française osent préciser qu’il ne faut surtout pas confondre avec mulâtre, métis, etc.
Dans tous les dictionnaires autres que français, par exemple anglais ou espagnol, et dans les dictionnaires français d’avant le XVIIe, le mot "créole" n’a pas de signification raciale. Être créole, c’est être né ici de parents venus d’ailleurs, quel que soit cet ailleurs, et donc quelle que soit la pigmentation de votre peau. D’où des Noirs, des Syro-libanais, des Indiens (venus d’Inde après l’abolition de l’esclavage) qui tous peuvent être appelés créoles. Ce que les seuls "Blancs créoles" ont refusé, sous Louis XIV (à la même époque, le Code noir instaure la ségrégation juridique entre blancs et hommes de couleur). A l’origine (vraisemblablement portugaise) du mot, et longtemps après, la poule créole s’opposait à la poule achetée sur le marché, le cheval créole, né sur place, au cheval importé. Et le blanc créole aux autres créoles et au métropolitain.
Les dictionnaires pour beaucoup font la loi dans les écoles, et si le sens albocentrique souligne une opposition et tend à pérenniser les tensions, au contraire du sens historique : les ascendants des Antillais sont tous venus d’ailleurs (pas d’aborigènes aux Antilles, ils avaient disparu avant l’arrivée de Christophe Colomb). Certes ils n’ont pas tous fait le voyage volontairement, ni dans les mêmes conditions, mais tous ont en commun d’être originellement des transplantés, leurs parents ont été contraints de s’adapter à un climat et une nature très différente de ce qu’ils connaissaient dans leurs pays respectifs. Le sens des dictionnaires racialise le mot, comme si la réalité n’était pas encore assez saturée de signes raciaux, alors que le sens historique ouvre une possibilité de vivre ensemble ses différences.
- Défense : qui n’a pas changé de sens mais qui autorise deux significations : interdiction ou protection.
- Déjeuner et dîner.
- Dramatique : dont l’issue est incertaine/ qui se termine mal.
- Ecarlate : bleu vif en persan ; à rapprocher du régionalisme breton qui utilise le même adjectif pour désigner le bleu ou le vert.
- Ecole : vient de « scola » : le loisir.
- Emérite : qui a pris sa retraite et jouit des honneurs de son titre/ qui a une compétence de haut niveau.
- Enchanter : ensorceler.
- Enerver et son participe passé adjectivé « énervé »
voir le TLF
énerver signifie au sens propre "faire subir le supplice de l’énervation" : supplice au Moyen-Age visant à brûler les tendons, appelés nerfs
au sens figuré : « ôter l’énergie, la vigueur de quelque chose » ; « Un des plus grands reproches qu’on puisse adresser à Louis XIV, c’est de s’être appliqué à énerver sa noblesse » (MÉRIMÉE, Lettres à Mme de la Rochejacquelein, 1870).
Le sens moderne du mot est : « Exciter, irriter les nerfs de quelqu’un ; rendre nerveux »
énervé a subi la même évolution : « Sans nerf, privé de force, d’énergie ». « Un prince énervé, sans force et sans vertu »(CONSTANT, Wallstein, 1809), alors que le sens usuel est "qui est dans un état de nervosité, d’excitation, nerveux."
Les énervés des tragédies de Racine sont donc privés de toute énergie.
- Ennui : chagrin violent/ désespoir.
- Etonnant
- Etonné : comme frappé par la foudre/ surpris.
- Faire long feu : partir en retard (pour un projectile) ou avoir duré trop longtemps.
- Fantastique : qui inquiète/ qui enthousiasme.
- Fasciné : de « fascinus » équivalent latin du phallus grec ; signifie donc subjugué par la vision du membre viril.
- Fier : farouche, cruel, intrépide.
- Formidable : terrifiant/ enthousiasmant.
- Gâter : corrompre, vicier une personne/ se montrer très attentionné pour quelqu’un.
- gêne : autrefois équivalent de torture ; « la géhenne ».
- Généreux : de race noble, courageux.
- Glauque : d’un vert blanchâtre/ qui manque de netteté.
- hasard : danger.
- Imbécile : faible, sans force.
- Injure : injustice.
- Jaloux de : attaché à, désireux de.
- Livide : couleur de l’hématome quand on se cogne/ tout pâle.
- Méchant : scélérat, de mauvaise qualité.
- Merde : insulte grossière ou succès pour les comédiens : les comédiens se disent merde avant de monter sur scène car quand il y avait un grand succès, une grande affluence du public, beaucoup de fiacres se trouvaient devant les théâtres et il y avait donc beaucoup de crottin sur la chaussée.
- Morbide : qui dénote dans le langage courant un goût malsain pour la mort alors que cela ne relève, dans le domaine médical, que de la maladie par opposition à la mort (morbidité et mortalité).
- Passion : de la même famille que passif, qui renvoyait jadis à des victimes et concerne aujourd’hui des hyperactifs passionnés.
- Pathétique : pour les élèves, « pathétique » est un synonyme de « ridicule ». Il y a donc bien une opposition, un renversement de sens. Il est certain que cet exemple va « parler » aux élèves.
- Rien : voulait dire « chose » ; cf « Il n’y a rien qui vaille » et qui vient de « rem ». Dans la foulée, on pourrait ajouter tous les éléments de négation qui désignent une petite quantité : pas - goutte - mie. « La rien que plus aime", dans Aucassin et Nicolette  : la chose que j’aime le plus.
« Le pouvoir de Rien est extraordinaire : un Rien nous fait pleurer, un Rien nous fait rire, un Rien nous afflige, un Rien nous console, un Rien nous embarrasse, un Rien nous fait plaisir ; il ne faut qu’un Rien pour remonter un pauvre homme, il ne faut qu’un Rien pour le renverser. Un Rien brouille un ami avec son ami, un amant avec sa maîtresse, une femme avec son mari et l’homme souvent avec lui-même. » Anonyme, Eloge de rien, 1730 - Réédition Allia, 2008.
- Sans doute : sans aucun doute/ peut-être.
- se marrer : étymologiquement, signifie « s’ennuyer » (de la même famille que « être marri »). Par antiphrase, il a fini par signifier « rire ». Mais le verbe n’a pas perdu son sens premier quand on l’utilise dans un sens grinçant (voir Coluche).
- Sinople : rouge vif synonyme de vermeil dans Perceval ou le conte du Graal, il signifie par la suite « vert ».
Le TLF dit que c’est peut-être lié à une inversion de couleurs sur un blason. Wikipédia donne comme vraisemblable (en tout cas souvent citée) l’hypothèse selon laquelle "le vert, tout simplement nommé « vert » à son apparition, provoquait à l’oral une confusion avec « vair » (mais pas en Angleterre où sans doute la prononciation anglaise a préservé « vert »). Détrôné par « gueules », sinople, tombé en désuétude, présent mais incompris dans les vieux armoriaux, aurait été interprété comme ce « vert » gênant, et opportunément récupéré".
- Terrible : terrifiant/ excitant.
- Torrent : de « torreo », verbe latin signifiant griller (de la même famille que torréfacteur)/ rivière de montagne à cours rapide et à débit permanent.
- Tout à fait : employé à la place de « oui ».
- Tout à l’heure : sur-le-champ (cf la scène du pauvre dans Dom Juan)/ dans un moment.
- Tragique : soumis à la fatalité/ qui se termine par la mort.
- Transport : vive émotion/ moyen de déplacement.
- Travail : vient de « tripalium » instrument de torture ; ce sens ne se retrouve que lorsqu’on parle d’accouchement et de salle de travail.
- Tuer vient du verbe déponent « tuor » : protéger ; cette évolution peut vraisemblablement s’expliquer par le fait qu’à trop protéger la flamme, on finit par la tuer.

Remarques

- Des homonymes peuvent également être des antonymes : louer un appartement, un hôte (host ou guest).
- Les langues ne disposent pas du même système d’antonymie : une rivière profonde se traduit aisément par « deep river » mais « shallow river » ne peut être rendu par « rivière superficielle ».
- Le vocabulaire n’est pas le reflet exact de l’univers et des oppositions de l’univers peuvent n’avoir pas de correspondants dans les ressources d’une langue.


Ce document constitue une synthèse d’échanges ayant eu lieu sur
Profs-L (liste de discussion des
professeurs de lettres de lycée) ou en privé, suite à une demande initiale
postée sur cette même liste. Cette compilation a été réalisée par la
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Isabelle De Decker

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