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Les écrivains de Haute-Marne et la Grande Bretagne

Conférence faite par Annie Massy lors de la première fête littéraire franco-britannique de Saint-Clémentin, Deux Sèvres, le 1er septembre 2012.

 

Qui a-t-il de commun entre le village de Saint-Clémentin dans les Deux-Sèvres et le département de la Haute-Marne dans l’Est de la France ? Qu’est-ce qui peut réunir la communauté britannique de l’un et les amateurs de culture locale de l’autre ? La poésie, les romans, les essais… Et quand la littérature devient une fête, le rapprochement ne pose aucun problème.
C’est ainsi que Annie Massy, représentant l’association haut-marnaise des écrivains est venue présenter les auteurs de son département qui ont un lien avec la Grande-Bretagne à Saint-Clémentin : travail finalement aisé puisqu’ils ont déjà été repérés par une « Route des Ecrivains de Haute-Marne » mise en ligne sur le site de l’association.
En fait, ce rapport est un aperçu de ceux, plus larges que la France et des îles d’outre-Manche ont entretenu au fil des siècles : cet exposé pourrait donc être à souhait élargi, on y retrouverait néanmoins les mêmes relations étroites de ces deux pays tant sur les plans historique qu’anecdotique, voire affectif.
Pour une question pratique, la présentation des auteurs haut-marnais en lien avec l’Angleterre puis la Grande-Bretagne, a été classée par ordre chronologique.

I. Le Moyen âge

Les familles nobles, voire royales d’Angleterre et de France sont très unies mais par des liens pas toujours confraternels. Le sire de Joinville (petite ville charmante au centre de la Haute-Marne) en est un exemple représentatif.

Jean de JOINVILLE(1225-1317), sénéchal de Champagne nous est resté en littérature comme le chroniqueur et biographe du roi saint Louis.
A 23 ans, il accompagne Louis IX, futur Saint Louis à la septième croisade. Il est fait prisonnier avec lui et d’autres chrétiens. Il y gagne fortune et amitié ; cette croisade est aussi une expérience inoubliable qui alimente l’essentiel de son œuvre littéraire. Il n’accompagne cependant pas le roi à la huitième croisade où il meurt. Mais il n’oublie pas son suzerain bien aimé et se lance dans le récit à la fois historique et subjectif de sa vie. Jean de Joinville d’ailleurs apporte un précieux témoignage aux enquêteurs ecclésiastiques et c’est grâce à un miracle qu’il a relaté que Louis IX devient Saint Louis quelques années plus tard.

Jehan de Joinville dans son livre des saintes paroles et des bons faiz nostre roy saint Looÿs recueille des souvenirs qui mettent en valeur les vertus de son bien-aimé suzerain. La biographie tend parfois vers l’hagiographie, non sans une certaine naïveté lorsqu’il rend compte de la bataille contre les Anglais, sur le petit pont de Taillebourg dans le Poitou, le 21 juillet 1242 :

« Le roi d’Angleterre et le comte de la Marche vinrent là pour livrer bataille au roi devant un château que l’on appelle Taillebourg, qui est bâti sur une mauvaise rivière que l’on appelle Charente, à un endroit où l’on ne peut passer que sur un pont de pierre très étroit.
Aussitôt que le roi arriva à Taillebourg et que les armées furent en vue l’une de l’autre, nos gens, qui avaient le château de leur côté, firent tout ce qu’ils purent à grand-peine et passèrent en prenant de grands risques avec des bateaux et sur des ponts et attaquèrent les Anglais, et l’engagement commença vif et rude. Quand le roi vit cela, il s’exposa avec les autres ; car, pour un homme que le roi avait quand il passa du côté des Anglais, les Anglais en avaient mille. Toujours est-il, comme Dieu le voulut, que lorsque les Anglais virent le roi passer la rivière, ils perdirent courage et se jetèrent dans la cité de Saintes ».

En fait l’affrontement n’eut pas le caractère épique que lui prête Jean de Joinville : dès les premiers morts tombés, les négociations commencèrent.
La septième croisade ayant été une affaire purement française, Jean de Joinville ne relate pas de rencontres avec les Anglais à propos de la Terre sainte. Cependant, il a un autre lien très étroit avec eux et non des moindres : après sa mort, la maison de Joinville passe de la cour de Champagne à celle de Lorraine du fait du mariage d’un de ses fils avec une nièce de sa troisième femme. Par voie directe, même si elle se fait parfois par l’intermédiaire des filles, Jean de Joinville a pour descendant Claude de Lorraine et de ce fait, Marie Stuart, James roi d’Écosse et d’Angleterre : autrement dit Jean de Joinville est un des ascendants de tous les rois d’Outre-Manche après Élisabeth Première !

II. Le dix-huitième siècle

Par contre, au l’époque des Lumières, les rapports littéraires entre France et Angleterre sont nettement plus agréables. Les philosophes du continent considèrent les insulaires comme un modèle, tant sur le plan politique, que scientifique, social, religieux, et économique. Trois personnalités du dix-huitième siècle qui sont nés ou ont vécu et créé une part importante de leur œuvre en Haute-Marne l’illustrent.

1) Denis DIDEROT (né à Langres, sud du département en 1713 et mort à Paris en 1784)

Ce philosophe, homme de lettres et de théâtre, est aussi avec d’Alembert le responsable de la publication de l’Encyclopédie. A la base, il y a la Cyclopaedia de l’anglais Chambers que Diderot traduit. Mais c’est bien plus qu’une traduction. Elle devient avec Diderot et D’Alembert une œuvre originale et monumentale (achevée en 1772, 27 volumes de textes et 11 de planches) qui recueille les pensées et les techniques et fait évoluer les idées vers plus de liberté et de tolérance.
Tous les philosophes ont participé à l’Encyclopédie par des articles souvent polémiques où l’Angleterre est toujours une référence incontournable de modernisme et tolérance. Comme exemple, on peut citer un extrait de l’article Autorité Politique dans lequel les nobles Anglais savent montrer du respect envers le roi sans le reconnaître de « droit divin » :

« Un Anglais n’a point de scrupule à servir le Roi le genou en terre ; le cérémonial ne signifie que ce qu’on a voulu qu’il signifiât ; mais livrer son cœur, son esprit et sa conduite sans aucune réserve à la volonté et au caprice d’une pure créature, en faire l’unique et le dernier motif de ses actions, c’est assurément un crime de lèse- majesté divine au premier chef. »

2) Voltaire et la tentation du modèle anglais

En 1725 alors qu’il débarque en Angleterre, Voltaire est la cible des habitants qui veulent le tuer. Il leur aurait répondu :
" Vous voulez me tuer parce que je suis Français ! Mais voyons, ne suis-je pas assez puni de n’être point Anglais,"
Et, bien sûr il aurait été alors immédiatement adopté ! Exilé en Angleterre, Voltaire y poursuit l’écriture de pièces de théâtre et découvre Shakespeare qui l’inspire énormément (Brutus, 1730 ; Eriphyle, 1732 ; Zaïre, 1732). Il rencontre plusieurs grands noms de la littérature anglaise, Pope, Swift, auquel il reprendra l’idée du Voyage de Gulliver pour Micromégas.
C’est aussi en Angleterre qu’il commence la rédaction des Lettres Philosophiques, d’abord publiées en anglais. Sous le titre de Lettres anglaises (1734), elles sont condamnées au feu par le Parlement pour propos subversifs sur la monarchie et la religion.

Mais c’est aussi grâce aux Anglais et plus exactement à ses Lettres Anglaises que Voltaire se retrouve en Haute-Marne. Devant la polémique qu’elles provoquent, au point de mettre la liberté de son auteur en péril, Émilie du Châtelet, admiratrice de l’Angleterre autant que de Voltaire lui propose de l’abriter dans un pavillon de chasse trop excentré pour qu’on l’y poursuive : à Cirey sur Blaise non loin de la cour de Nancy où est installé le beau-père du roi Louis XV.
En arrivant à Cirey, Voltaire trouve un château sinon délabré, du moins très rustique mais qui ne manque pas de charme. En accord avec le marquis du Châtelet, il décide de le restaurer et de l’agrandir. Finalement, le lieu n’a rien de désolé ou rébarbatif. Ce n’est certes pas un palais, mais le très riche Voltaire y ajoute une aile et l’équipe du confort luxueux cher aux favorisés du dix-huitième siècle. Le philosophe fait de ce relais de chasse un château très confortable, voire somptueux et où les paysans connaissent un sort plus enviable qu’ailleurs ; affranchis dès la fin du 15e siècle, ils jouissent de droits des forêts, partagent le gibier avec les seigneurs lorsqu’ils participent aux battues et peuvent faire paître à volonté leur bétail dans les bois. Ce n’est pas fait pour déplaire aux esprits modernes.

Voltaire reste quinze ans à Cirey. Il y écrit nombre de ses contes philosophiques et le célèbre poème Le Mondain. Il y donne son opinion sur les relations internationales et l’organisation économique idéale fortement inspirée du commerce anglais :

« Le superflu chose très nécessaire
A réuni l’un et l’autre hémisphère.
Voyez-vous pas ces agiles vaisseaux
Qui du Texel, de Londres, de Bordeaux,
S’en vont chercher, par un heureux échange
Ces nouveaux biens nés aux sources du Gange
Tandis qu’au loin, vainqueurs des musulmans
Nos vins de France enivrent les sultans ! »

Mais j’aurais pu tout aussi bien citer la célèbre Lettre I sur les Quakers pour montrer la bonne opinion que Voltaire porte sur les Anglais. Il n’est pas le seul : sa compagne, Émilie du Châtelet partage son admiration pour ce pays considéré comme un modèle.

3) Émilie du Châtelet (Gabrielle-Émilie Le Tonnelier de Breteuil, marquise du Châtelet _1706-1749)

La présenter uniquement comme compagne de Voltaire est méconnaître, voire réduire, cette femme exceptionnelle : la libre, érudite et intelligente Gabrielle Émilie de Breteuil, marquise du Châtelet parle plusieurs langues, reproduit et développe des expériences scientifiques, s’intéresse à l’histoire, écrit des traités philosophiques, notamment sur le bonheur. Elle est une spécialiste des sciences physiques, d’astronomie et de mathématiques… Elle est aussi une femme émancipée avant l’heure qui se baigne nue dans le canal en bas du château et vit librement ses amours. Elle est certes mariée, mais son militaire d’époux partage rarement sa présence et ils mènent en plein accord leur vie chacun de leur côté. Elle aime à vivre à Cirey sur Blaise où elle invite Voltaire à se réfugier. L’ancienne chasse de Cirey-sur-Blaise, sur laquelle a été bâti un château est isolé mais c’est aussi une étape bien pratique entre Paris, le duché de Lorraine et la cour du roi Stanislas, beau-père de Louis XV, à Lunéville.
Aussi savante qu’anglophile, Emilie du Châtelet traduit, vulgarise et commente de façon très pédagogique l’œuvre d’Isaac Newton. Sa traduction en français des Principia, livre fondateur de la Mécanique classique, dite newtonienne, prévaut jusqu’au début du XXème siècle. Elle maîtrisait remarquablement bien le latin et de plus était en mesure de comprendre la physique de Newton. A l’époque une traduction en français était utile au-delà du royaume de France car c’était la langue de communication des élites et des scientifiques. Par ailleurs, le latin manquait de mots pour expliciter les nouvelles « vérités mathématiques et physiques » ; grâce à ses connaissances scientifiques elle a su remarquablement expliqué avec ses propres mots, de sorte que ce traité ardu devient accessible à un plus grand nombre de lettrés.
Elle prend parti contre les théories de Descartes et est aujourd’hui considérée comme (avec Newton) pionnière de la pensée scientifique moderne.

Émilie du Châtelet meurt peu de temps après avoir achevé sa traduction commentée de Newton. Mais ensuite, l’œuvre du physicien, et avec elle la culture anglaise, deviennent l’objet d’un engouement qui n’a plus cessé jusqu’à nos jours, provoquant ce déplacement du centre de gravité culturel du Midi au Nord, et des nations latines aux nations anglo-saxonnes, tellement caractéristique du XVIIIe siècle.

« Cirey dans l’histoire intellectuelle ? C’est la fin de l’isolement culturel de l’Angleterre, c’est le début de l’anglomanie. » (Hubert Saget in 52 Écrivains haut-marnais, page 140)

Une anecdote présente un autre intérêt surprenant de la connaissance de la langue anglaise à Cirey : Émilie et Voltaire y mènent une vie faite de lectures, poésies, théâtre, expériences scientifiques et pique-nique au vin de champagne… mais aussi de disputes et en anglais pour ne pas être compris des visiteurs !

NB : Ces philosophes « haut-marnais » sont aussi des Européens avant l’heure : la bibliothèque de Diderot est achetée en viager par Catherine II de Russie qui lui assure ainsi une fin de vie tranquille pendant laquelle il peut écrire tout ce qu’il veut sans être inquiété et développer des pensées très audacieuses. Cette bibliothèque part à Saint-Pétersbourg à sa mort avec celle de Voltaire/Émilie Du Châtelet de Cirey vendue par le fils de la châtelaine. Ces bibliothèques sont à la base de la bibliothèque nationale de Russie.

III. Le XXe siècle

1) Un grand bon historique et littéraire et voici : Charles de Gaulle (1890-1970)

Ce célèbre homme politique est aussi un grand homme de lettres. C’est d’ailleurs avec ses premiers droits d’auteur (il n’a pas de fortune personnelle) qu’il achète une grande maison à Colombey-les-deux-Eglises, en 1934, à mi chemin entre Paris et les garnisons de l’Est où, il le sait, les conflits vont bientôt reprendre. C’est là aussi qu’il écrit ses Mémoires et est enterré. Dans son ouvrage le plus célèbre, la Grande Bretagne occupe évidemment une part de choix. Il sait ce qu’il doit à ce dernier rempart européen contre la barbarie nazie. Son attirance pour ce pays n’en est pas moins ambiguë : à la fois fascinée et méfiante, comme les portraits qu’il fait de Churchill. Dans L’Appel (1954) il décrit ainsi son arrachement à la terre de France pour aller continuer la lutte en Grande Bretagne :

« Nous survolâmes La Rochelle et Rochefort. Dans les ports brûlaient des navires incendiés par les avions allemands. Nous passâmes au-dessus de Paimpont, où se trouvait ma mère, très malade. La forêt était toute fumante des dépôts de munitions qui s’y consumaient. Après un arrêt à Jersey, nous arrivâmes à Londres au début de l’après-midi. Tandis que je prenais logis et que Courcel, téléphonant à l’ambassade et aux missions, les trouvait déjà réticentes, je m’apparaissais à moi-même, seul et démuni de tout, comme un homme au bord de l’océan qu’il prétendait franchir à la nage. »

2) Bernard Dimey (Nogent 1931- Paris 1981)

Ce poète parolier a écrit plus de mille textes dont quatre cents ont donné lieu à des chansons, la plus connue d’entre elles étant Syracuse, sur une musique de Henri Salvador. Bien que connu comme personnage montmartrois, son œuvre n’oublie pas la Haute-Marne et s’en inspire profondément (comme je le montre dans l’essai paru en 2012 aux éditions du Bord du Lot : Bernard Dimey, Jeunesse champenoise, Succès montmartrois). Il lui est aussi arrivé de parler des Anglo-saxons ou plutôt de leur langue. En 1976 (il a alors seulement 45 ans mais est déjà fort diminué par la maladie), il voyage au Québec. Il y fait une chanson de circonstance que les Québécois ont beaucoup appréciée, sur l’envahissement de la langue française par l’anglaise : Le Français dont voici un extrait.

« Mes amis pour un rien se font faire des check-up,
Moi je me porte bien, j’en rigole de confiance,
J’écoute des longs playings le soir sur mon pick-up ;
Des rockmens, des crooners, y en a pas mal en France.
Et j’bouffe des mixed-up grills, des pommes chips à gogo,
Alors que j’aim’rais tant manger des pommes de terre
Avec des p’tits bouts d’foie et des p’tits bouts d’gigot,
Mais pour ça c’est fini, il faudra bien s’y faire.
On boit des lemon dry dans les snack-bars du coin,
En plein cœur de Paris ça me fait mal au ventre,
Et l’odeur des hot-dogs j’la sens v’nir de Si loin
Que mon cœur se soulève aussitôt que j’y rentre.
Et l’on fait du footing, du shopping, des plannings,
De quoi décourager mêm’ la reine d’Angleterre.
Ma femme la s’main’ dernière s’est fait faire un lifting,
J’ai fait du happening pour passer ma colère. »

IV. Le XXIe siècle

Les relations littéraires entre la Grande Bretagne et la Haute-Marne sont loin d’être taries comme le montrent les extraits suivants écrits par un romancier contemporain, membre de l’AHME (association haut-marnaise des écrivains) et anglophile, Paul Sath.
Sa trilogie sur Léopold MacCarr, « l’homme-plume » dévoile une Écosse de rêve, source de sensations agréables, celle d’un Français profondément anglophile. (Les extraits suivants sont cités avec l’aimable et totale autorisation de leur auteur).

« Son dîner clos de bonne heure par un bon thé Darjeeling, qui lui servit de dessert, il eut envie de presser de sa semelle le gazon aperçu d’en haut. Une surface parfaite, inentamée, découpée verticalement comme un gros gâteau tout autour des bandes fleuries ou arborées, et qui était si serrée qu’elle paraissait tressée comme la paille d’un chapeau de Panama. Il prit donc sans réfléchir la direction du perron carré de l’hôtel, dont le toit était soutenu par deux colonnes blanches à chapiteau, à la mode victorienne, où il ne trouva, à sa droite et à sa gauche, que les deux grands massifs foisonnants du front garden . Il sut alors que le vrai jardin ne se trouve pas ici, sur la rue, mais toujours caché à l’arrière, multicolore, vallonné, irrigué parfois d’une mare artificielle à plantes flottantes, d’arbres entiers débordant sur le voisinage sans que cela enfreigne la loi sur la propriété. Contrairement aux rigoristes verdures françaises restreintes à la miniature et à l’harmonie cubiste, sous la vigilance jalouse de voisins protectionnistes. Il retourna à l’intérieur de l’hôtel s’enquérir d’herbe où marcher, et fut alors dirigé vers le côté opposé. L’étroite backdoor ouverte lui montra ce qu’il espérait : la délicatesse, l’art d’un endroit fait de nature peu réprimée, aussi peu arrangée qu’une chevelure dans laquelle on passe la main nonchalamment pour lui donner un fil, un ensemble vague, sans la coiffer. Il s’y sentit encore une fois en un lieu de retour, déjà vu, déjà senti, en un bien-être qui l’aurait presque fait s’étendre là, sur le dos, ainsi que cela se voit dans les vastes parcs des grandes villes, et se laisser devenir plante, pousser et se balancer sous la brise, protégé et étreint par cette terre. Il y remarqua une curiosité qui ne pouvait se rencontrer que dans cette nation, qui aurait été inenvisageable sur l’autre côte de la Manche : un arbre très grand, au tronc d’un fort diamètre, inséré dans l’un des murs entourant le jardin. Un frêne, qui était très certainement en place avant la construction de pierre, en limite de propriété. Et les maçons avaient naturellement arrêté leur travail lorsqu’ils avaient rencontré le fût massif, et l’avaient repris juste après. Alors qu’en France bien évidemment on aurait sacrifié l’impertinent centenaire. Il aima ce respect du bois vivant imposant sa grandeur seigneuriale aux bâtisseurs. Et Léopold fut encore plus enclin à se vouloir de l’île aux arbres vieux fendant les murs, commandant aux architectes. La lumière de l’air et les coloris vifs des parterres s’enfonçaient dans le sol, filtrés par le réseau dru du ray-grass, et il fut temps de passer à nouveau la porte du salon de plein-ciel, puis de marcher sur les frisures tout aussi épaisses et enchevêtrées du tapis du corridor. (Extrait d’Une île en Écosse)

« Il fit alors marcher le moteur de son vieux cabriolet Triumph, de la marque anglaise du commencement des années soixante, de la couleur de l’herbe de même nationalité. C’était en mai, d’un qui gardait encore en réserve concentrée toute la tiédeur à donner un peu plus tard, celle qui fait aimer le printemps tardif encore plus que l’été clinquant. C’était son mois à lui, celui du « fais ce qui te plaît » qui lui convenait si bien, lui dont la liberté venait de sa connaissance intuitive de la vie comme assemblage de l’unique matériau atomique en plus ou moins grande densité. Le mois de Maïa, – déesse de la fertilité et de la première saison – celui de la teinte verte faite de soleil jaune et d’eau bleue indistinctement entredilués, qui moule les formes arrondies de cet altier et ancien relief, ce château-fort aux douves marines profondes et turbulentes. Il allait vers le haut de la carte d’Angleterre, jusqu’à toucher presque les confins du territoire de l’historique nation dominatrice. Auparavant, il avait à contourner la galaxie géante, la cité de Londres ceinte de son anneau autoroutier nommé avec aplomb « London Orbital », qu’il choisit d’attaquer par l’ouest parce qu’il le savait frôler le mythe universitaire, la clamante Oxford. Il n’avait apporté avec lui aucune de ces lourdes préventions françaises, qu’il jugeait imbéciles, contre l’art culinaire ou vestimentaire des raffinés îliens qu’il fréquentait verbalement depuis ses premières perceptions auditives. » (Extrait de Une île en Écosse)

« Il chercha seulement à se mouvoir et se tenir comme tous, ne désirant toujours pas être remarqué autrement que par sa figure neuve. Il commanda donc au comptoir la même bière en pinte – un peu plus d’un demi-litre – qu’il entendait presque chacun appeler avec une décision un peu fragile. Il l’eut, attendit le répit et l’aplatissement du trop de mousse pour ne pas en maquiller moustache et barbe et, la première fois de sa vie, massa ses joues intérieures, sa langue et son palais d’une goulée de Bitter aiguilleuse. Le nom l’avait averti de l’amertume qui alors lui sembla juste désaltérante et aromatique. Le faible pourcentage d’alcool que cela avait, suffit à lui rappeler certains états fébriles très agréables d’enfant grippé, au tiers seulement de sa chope. Il se demanda là si les autres le voyaient comme lui regardait son père au déjeuner du dimanche, souriant bouche close. Il était debout, dos contre le bar, le regard vers tout le monde, tous ces jeunes gens qui étaient lui-même, sa griserie de néophyte le reliant à eux et l’en séparant aussi. (Un chemin dans les Highlands, extrait)

Conclusion

Cet exposé sans prétention a visé à montrer les Liens parfois bons parfois tendus mais toujours étroits qui perdurent entre « notre » littérature (j’entends par ce mot tout autant la haut-marnaise que la française plus généralement car l’une n’est qu’un maillon de l’autre) et celle d’Outre-Manche. Bien entendu, cette présentation non exhaustive garde sa part de subjectivité. (On aurait pu parler de Paul Valéry et de ses traductions de poètes anglais et surtout de Marie de France, comtesse de Champagne, fille d’Aliénor d’Aquitaine reine d’Angleterre et protectrice de Chrétien de Troyes qui répandit en France l’engouement pour le cycle arthurien et les légendes celtiques) Mais le sujet est tellement vaste qu’il faut bien faire un choix. On peut y voir une invitation à poursuivre cette promenade littéraire, notamment sur le site de l’association des écrivains de Haute-Marne et sur sa « Route des Écrivains »





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