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[1 013] - Ressources sur les registres

Il s’agissait de creuser la question des registres littéraires avec des élèves de seconde en constituant un petit fonds de courts extraits représentatifs de tel ou tel registre.
Synthèse mise en ligne par Murielle Taïeb.

 

Registre didactique

FÉNELON, Télémaque
- « Le roi peut tout sur les peuples, mais les lois peuvent tout sur lui. Le roi ne doit rien avoir au-dessus des autres, excepté ce qui est nécessaire pour imprimer au peuple le respect. Comprends-tu cela ? »

FLAUBERT G., Correspondance
- « N’assimilez pas la vision intérieure de l’artiste à celle de l’homme vraiment halluciné. Je connais parfaitement les deux états ; il y a un abîme entre eux. Dans l’hallucination proprement dite, il y a toujours terreur ; vous sentez que votre personnalité vous échappe ; on croit que l’on va mourir. Dans la vision poétique, au contraire, il y a joie ; c’est quelque chose qui entre en vous. »

HUGO V., Les Misérables
- « Allons, se dit-il, c’est décidé : laissons faire les choses. Voilà une résolution prise, n’y pensons plus ! » et il se mit à marcher de long en large dans la chambre. Mais il ne sentit aucune joie. Au contraire. On n’empêche pas plus la pensée de revenir à une idée que la mer de revenir à un rivage. Pour le matelot, cela s’appelle la marée ; pour le coupable, cela s’appelle le remords. Dieu soulève l’âme comme l’océan ».

LA ROCHEFOUCAULD F. de, Maximes
- « Les passions sont les seuls orateurs qui persuadent toujours. Elles sont comme un art de la nature dont les règles sont infaillibles ; et l’homme le plus simple qui a de la passion persuade mieux que le plus éloquent qui n’en a point. »

PASCAL B., Pensées (1670)
- « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature ; mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser ; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait, l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue ; parce qu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui. L’univers n’en sait rien. »

- « Quand je m’y suis mis quelquefois, à considérer les diverses agitations des hommes et les périls et les peines où ils s’exposent, dans la cour, dans la guerre, d’où naissent tant de querelles, de passions, d’entreprises hardies et souvent mauvaises, etc., j’ai découvert que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre. […] Mais quand j’ai pensé de plus près, et qu’après avoir trouvé la cause de tous nos malheurs, j’ai voulu en découvrir la raison, j’ai trouvé qu’il y en a une bien effective, qui consiste dans le malheur naturel de notre condition faible et mortelle, et si misérable, que rien ne peut nous consoler, lorsque nous y pensons de près. »

SARTRE J.P., Situation
- « L’écrivain est en situation dans son époque : chaque parole a des retentissements. […] l’écrivain a choisi de dévoiler le monde et singulièrement l’homme aux hommes pour que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité. »

TOCQUEVILLE, De la Démocratie en Amérique
- « Bien que l’homme ressemble sur plusieurs points aux animaux, un trait n’est particulier qu’à lui seul : il se perfectionne, et eux ne se perfectionnent point. L’espèce humaine n’a pu manquer de découvrir dès l’origine cette différence. L’idée de la perfectibilité est donc aussi ancienne que le monde. »

Registre satirique

BEAUMARCHAIS P.A., Le Mariage de Figaro
- "Figaro, seul, se promenant dans l’obscurité, dit du ton le plus sombre : Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante ! ... nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ? ... Après m’avoir obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole, au milieu même de la cérémonie... Il riait en lisant, le perfide ! et moi comme un benêt... Non, monsieur le Comte, vous ne l’aurez pas... vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie ! ... Noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus. Du reste, homme assez ordinaire ; tandis que moi, morbleu ! perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes : et vous voulez jouter... On vient... c’est elle... ce n’est personne. – La nuit est noire en diable, et me voilà faisant le sot métier de mari quoique je ne le sois qu’à moitié ! "

COHEN A., Belle du Seigneur
- [L’action se passe dans un salon de la Société des Nations, ancienne Organisation des Nations unies, lors d’un cocktail, juste avant la Seconde Guerre mondiale.]
« Cependant, ayant échappé au danger de dévalorisation sociale, le surimportant s’approchait adroitement d’un encore plus important, un surimportant, hélas entouré d’une cour approbatrice. […] Doux et patient comme le phoque devant le trou creusé dans la glace et où va peut-être apparaître le poisson, il attendait et préparait en sa sociale caboche un sujet de conversation vif et amusant, susceptible d’intéresser le sursurimportant et de lui en valoir la sympathie. »

DU BELLAY J., Les Regrets
- « Seigneur, je ne saurais regarder d’un bon œil
Ces vieux singes de cour, qui ne savent rien faire,
Sinon en leur marcher les princes contrefaire,
Et se vêtir, comme eux, d’un pompeux appareil.

Si leur maître se moque, ils feront le pareil,
S’il ment, ce ne sont eux qui diront du contraire,
Plutôt auront-ils vu, afin de lui complaire,
La lune en plein midi, à minuit le soleil.

Si quelqu’un devant eux reçoit un bon visage,
Es le vont caresser, bien qu’ils crèvent de rage
S’il le reçoit mauvais, ils le montrent au doigt.

Mais ce qui plus contre eux quelquefois me dépite,
C’est quand devant le roi, d’un visage hypocrite,
Ils se prennent à rire, et ne savent pourquoi. »

HUGO V., Ruy Blas
- (Ruy Blas vient de surprendre les projets des ministres et secrétaires d’État espagnols qui dépouillent l’État et volent le Trésor : )
" Bon appétit Messieurs ! Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !"

- "Vous êtes un sot en trois lettre, Damis ;
C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand-mère ;
Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement
Et ne lui donneriez jamais que du tourment !"

MONTESQUIEU, Lettres persanes, lettre XXIV, 1721
- « Ce que je te dis de ce prince ne doit pas t’étonner : il y a un autre magicien, plus fort que lui, qui n’est pas moins maître de son esprit qu’il l’est lui-même de celui des autres. Ce magicien s’appelle le Pape. Tantôt il lui fait croire que trois ne sont qu’un, que le pain qu’on mange n’est pas du pain, ou que le vin qu’on boit n’est pas du vin, et mille autres choses de cette espèce. »

PROUST M., Un Amour de Swann
- « Au moindre mot que lâchait un habitué contre un ennuyeux (2) ou contre un ancien habitué rejeté au camp des ennuyeux - et pour le plus grand désespoir de M. Verdurin qui avait eu longtemps la prétention d’être aussi aimable que sa femme, mais qui riant pour de bon s’essoufflait vite et avait été distancé et vaincu par cette ruse d’une incessante et fictive hilarité - elle poussait un petit cri, fermait entièrement ses yeux d’oiseau qu’une taie commençait à voiler, et brusquement, comme si elle n’eût eu que le temps de cacher un spectacle indécent ou de parer à un accès mortel, plongeant sa figure dans ses mains qui la recouvraient et n’en laissaient plus rien voir, elle avait l’air de s’efforcer de réprimer, d’anéantir un rire qui, si elle s’y fût abandonnée, l’eût conduite à l’évanouissement. Telle, étourdie par la gaieté des fidèles, ivre de camaraderie, de médisance et d’assentiment, Mme Verdurin, juchée sur son perchoir, pareille à un oiseau dont on eût trempé le colifichet dans du vin chaud, sanglotait d’amabilité. »

ZOLA E., Mes Haines
- « Je hais les sots qui font les dédaigneux, les impuissants qui crient que notre art et notre littérature meurent de leur belle mort. Ce sont les cerveaux les plus vides, les cœurs les plus secs, les gens enterrés dans le passé, qui feuillettent avec mépris les œuvres vivantes et tout enfiévrées de notre âge, et les déclarent nulles et étroites. »

Registre polémique

DIDEROT D., « De l’esclavage »
- « Hommes ou démons, qui que vous soyez, oserez-vous justifier les attentats contre ma liberté naturelle par le droit du plus fort ? Quoi ! celui qui veut me rendre esclave n’est point coupable ? Il use de ses droits ? Où sont-ils ces droits ? Qui leur a donné un caractère assez sacré pour faire taire les miens ? Je tiens de la nature le droit de me défendre ; elle ne t’a donc pas donné celui de m’attaquer. Si tu te crois autorisé à m’opprimer, parce que tu es plus fort et plus adroit que moi, ne te plains donc pas quand mon bras vigoureux ouvrira ton sein pour y chercher ton cœur ; ne te plains pas, lorsque, dans tes entrailles déchirées, tu sentiras la mort que j’y aurai fait passer avec tes aliments. Je suis plus fort ou plus adroit que toi ; sois à ton tour victime ; expie maintenant le crime d’avoir été oppresseur »

GOUGES O. de, Déclarations des droits de la femme et de la citoyenne, 1791
- « Homme, es-tu capable d’être juste ? C’est une femme qui t’en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi ? Qui t’a donné le souverain empire d’opprimer mon sexe ? Ta force ? Tes talents ? Observe le créateur dans sa sagesse ; parcours la nature dans toute sa grandeur, dont tu sembles vouloir te rapprocher, et donne-moi, si tu l’oses, l’exemple de cet empire tyrannique. Remonte aux animaux, consulte les éléments, étudie les végétaux, jette enfin un coup d’œil sur toutes les modifications de la matière organisée ; et rends-toi à l’évidence quand je t’en offre les moyens ; cherche, fouille et distingue, si tu peux, les sexes dans l’administration de la nature. Partout tu les trouveras confondus, partout ils coopèrent avec un ensemble harmonieux à ce chef-d’œuvre immortel. »

MOLIÈRE, Le Misanthrope
- "ALCESTE ― Non je ne puis souffrir cette lâche méthode *
Qu’affectent la plupart de vos gens à la mode ;
Et je ne hais rien tant que les contorsions
De tous ces grands faiseurs de protestations,
Ces affables donneurs d’embrassades frivoles,
Ces obligeants diseurs d’inutiles paroles."
* Alceste et son ami discutent des "politesses" que l’on doit faire en société.

VOLTAIRE, article « Guerre », Dictionnaire philosophique, 1764
- « Misérables médecins des âmes1, vous criez pendant cinq quarts d’heure sur quelques piqûres d’épingle, et vous ne dites rien sur la maladie qui nous déchire en mille morceaux ! Philosophes moralistes, brûlez tous vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée à l’héroïsme sera ce qu’il y a de plus affreux dans la nature entière.
Que deviennent et que m’importent l’humanité, la bienfaisance, la modestie, la tempérance, la douceur, la sagesse, la piété, tandis qu’une demi-livre de plomb tirée de six cents pas me fracasse le corps, et que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu de cinq ou six mille mourants, tandis que mes yeux, qui s’ouvrent pour la dernière fois, voient la ville où je suis né détruite par le fer et par la flamme, et que les derniers sons qu’entendent mes oreilles sont les cris des femmes et des enfants expirants sous des ruines, le tout pour les prétendus intérêts d’un homme que nous ne connaissons pas ? »
1. Métaphore qui désigne les prêcheurs.

Registre comique

BLANCHE F., Les Pensées
- « En cas d’incendie : n’attendez pas que le feu s’arrête de lui-même, cela risque de durer trop longtemps. Hâtez la combustion, en arrosant, avec un tonneau d’essence. Puis, jetez dans le foyer tout ce qui est menacé ou risque de l’être et tout ce que vous trouverez alentour. Plus vite le combustible sera détruit, plus tôt le feu s’arrêtera. Mais attention aux voisins…qui peuvent toujours appeler les pompiers. "

IONESCO E., Rhinocéros
- "LE LOGICIEN : Voici donc un syllogisme exemplaire. Le chat a quatre pattes. Isidore et Fricot ont chacun quatre pattes. Donc Isidore et Fricot sont chats.
LE VIEUX MONSIEUR : Mon chien aussi a quatre pattes.
LE LOGICIEN : Alors, c’est un chat."

MOLIÈRE, L’Avare, IV, 7, 1668
- "HARPAGON. Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau. – Au voleur ! au voleur ! à l’assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! je suis perdu, je suis assassiné, on m’a coupé la gorge, on m’a dérobé mon argent. Qui peut-ce être ? Qu’est-il devenu ? Où est-il ? Où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? Où ne pas courir ?"

Registre réaliste

BALZAC H.de, Eugénie Grandet
- « Au physique, Grandet était un homme de cinq pieds, trapu, carré, ayant des mollets de douze pouces de circonférence, des rotules noueuses et de larges épaules ; son visage était rond, tanné, marqué de petite vérole ; son menton était droit, ses lèvres n’offraient aucunes sinuosités, et ses dents étaient blanches ; ses yeux avaient l’expression calme et dévoratrice que le peuple accorde au basilic ; son front, plein de rides transversales, ne manquait pas de protubérances significatives ; ses cheveux jaunâtres et grisonnants étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens qui ne connaissaient pas la gravité d’une plaisanterie faite sur monsieur Grandet. Son nez, gros par le bout¬ supportait une loupe veinée que le vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice. Cette figure annonçait une finesse dangereuse, une probité sans chaleur, l’égoïsme d’un homme habitué à concentrer ses sentiments dans la jouissance de l’avarice et sur le seul être qui lui fût réellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière. »

MAUPASSANT G. de, Boule de suif
- « La femme, une de celles appelées galantes, était célèbre pour son embonpoint précoce qui lui avait valu le surnom de Boule de Suif. Petite, ronde de partout, grasse à lard, avec des doigts bouffis, étranglés aux phalanges, pareils à des chapelets de courtes saucisses ; avec une peau luisante et tendue, une gorge énorme qui saillait sous sa robe, elle restait cependant appétissante et courue, tant sa fraîcheur faisait à voir. Sa figure était une pomme rouge, un bouton de pivoine prêt à fleurir ; et là-dedans s’ouvraient, en haut, deux yeux noirs magnifiques, ombragés de grands cils qui mettaient une ombre dedans ; en bas, une bouche charmante, étroite, humide pour le baiser, meublée de quenottes luisantes et microscopiques. »

Registre pathétique

HUGO V., Notre-Dame de Paris, V, 8
- « Ah ! quinze ans ! elle serait grande maintenant ! - Malheureuse enfant ! quoi ! c’est donc bien vrai, je ne la reverrai plus, pas même dans le ciel ! car, moi, je n’irai pas. Oh quelle misère ! dire que voilà son soulier, et que c’est tout !
La malheureuse s’était jetée sur ce soulier, sa consolation et son désespoir depuis tant d’années, et ses entrailles se déchiraient en sanglots comme le premier jour. Car pour une mère qui a perdu son enfant, c’est toujours le premier jour. Cette douleur-là ne vieillit pas. Les habits de deuil ont beau s’user et blanchir : le coeur reste noir. »

HUGO V., Les Contemplations, « Mors »
- « Et les femmes criaient : « Rends-nous ce petit être
Pour le faire mourir, pourquoi l’avoir fait naître ? »
Ce n’était qu’un sanglot sur terre, en haut, en bas ! »

HUGO V., Les Contemplations, « J’ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline »
- « Oh ! comme j’étais triste au fond de ma pensée
Tandis que je songeais, et que le gouffre noir
M’entrait dans l’âme avec tous les frissons du soir ! »

LAMARTINE A. de, « Epître à Félix Guillemardet », 1837
- "Puis mon cœur, insensible à ses propres misères,
S’est élargi plus tard aux douleurs de mes frères ;
Tous leurs maux ont coulé dans le lac de mes pleurs. "

SAND G., François le Champi
- « Quand la Zabelle le vit ainsi, elle le crut mort. Son amitié lui revint dans le cœur ; et, ne songeant plus ni au meunier ni à la méchante vieille, elle reprit l’enfant à Madeleine et se mit à embrasser l’enfant en criant et en pleurant. Elles le couchèrent sur leurs genoux, au bord de l’eau, lavèrent ses blessures en arrêtèrent le sang avec leurs mouchoirs ; mais elles n’avaient rien pour le faire revenir. Madeleine, réchauffant sa tête contre son cœur, lui soufflait sur le visage et dans la bouche comme on fait aux noyés. »

SOPHOCLE, Œdipe-Roi
- "ŒDIPE ― Mes enfants, où êtes-vous ? Je ne vous vois plus… Sur vous aussi je pleure, mes filles. Ah, je n’ai plus d’yeux pour vous voir, mais je songe à l’amertume de la vie qu’il vous faudra vivre désormais ! A quelles assemblées citoyennes, à quelles festivités pourrez-vous aller désormais sans rentrer en larmes à la maison ? Créon, tu vois mes filles : ne les abandonne pas, dénuées de tout, sans famille, sans mari, car qui voudra les épouser ? Je t’en supplie, ne les laisse pas descendre au degré de misère où je suis ! "

Registre lyrique

CHATEAUBRIAND F.R., René
- « Nous aimions à gravir les coteaux ensemble, à voguer sur le lac, à parcourir les bois à la chute des feuilles : promenades dont le souvenir remplit encore mon âme de délices. Ô illusions de l’enfance et de la patrie, ne perdez-vous jamais vos douceurs ? »

- « Comment exprimer cette foule de sensations fugitives que j’éprouvais dans mes promenades ? Les sons que rendent les passions dans le vide d’un cœur solitaire ressemblent au murmure que les vents et les eaux font entendre dans le silence d’un désert ; on en jouit, mais on ne peut les peindre.
L’automne me surprit au milieu de ces incertitudes : j’entrai avec ravissement dans le mois des tempêtes. Tantôt j’aurais voulu être un de ces guerriers errant au milieu des vents, des nuages et des fantômes ; tantôt j’enviais jusqu’au sort du pâtre que je voyais réchauffer ses mains à l’humble feu de broussailles qu’il avait allumé au coin d’un bois. J’écoutais ses chants mélancoliques, qui me rappelaient que dans tout pays le chant naturel de l’homme est triste, lors même qu’il exprime le bonheur. Notre cœur est un instrument incomplet, une lyre où il manque des cordes, et où nous sommes forcés de rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs.
Le jour, je m’égarais sur de grandes bruyères terminées par des forêts. Qu’il fallait peu de chose à ma rêverie ! […] « Levez-vous vite, orages désirés qui devez emporter René dans les espaces d’une autre vie ! » Ainsi disant, je marchais à grands pas, le visage enflammé, le vent sifflant dans ma chevelure, ne sentant ni pluie, ni frimas, enchanté, tourmenté, et comme possédé par le démon de mon cœur. »

COHEN A., Mangeclous
- « Oh, le grand bateau à vapeur qui les conduirait à Marseille ![…] O, descendre à la salle à manger ! Oh, se resservir trois fois de chacun des plats ! »

HUGO V., Feuilles d’automne, « Ô mes lettres d’amour, de vertu et de jeunesse »
- « Que vous ai-je donc fait, ô mes jeunes années,
Pour m’avoir fui si vite et vous être éloignées,
Me croyant satisfait ?
Hélas ! pour revenir m’apparaître si belles,
Quand vous ne pouvez plus me prendre sur vos ailes,
Que vous ai-je donc fait ? »

HUYSMANS J.K., A Rebours, 1887.
- "L’extase
La nuit était venue, la lune émergeait de l’horizon, étalant sur le pavé bleu du ciel sa robe couleur soufre.
J’étais assis près de ma bien-aimée, oh ! bien près ! Je serrais ses mains, j’aspirais la tiède senteur de son cou, le souffle enivrant de sa bouche, je me serrais contre son épaule, j’avais envie de pleurer ; l’extase me tenait palpitant, éperdu, mon âme volait à tire d’aile sur la mer de l’infini.(…) "

LAMARTINE A. de, Harmonies poétiques et religieuses, « Pourquoi mon âme est-elle triste ? »
- "Où suis-je ? Est-ce moi ? Je m’éveille
D’un songe qui n’est pas fini !
Tout était promesse et merveille
Dans un avenir infini !
J’étais jeune !... Hélas ! mes années
Sur ma tête tombent fanées
Et ne refleuriront jamais !
Mon cœur était plein !... il est vide !
Mon sein fécond ... il est aride !
J’aimais !.., où sont ceux que j’aimais ?

MUSSET A. de, Poésies nouvelles, « Nuit d’août », 1840
- "J’aime, et je veux chanter la joie et la paresse,
Ma folle expérience et mes soucis d’un jour. "

ROUSSEAU J.J., La Nouvelle Héloïse
- "Julie ! une lettre de vous !… après sept ans de silence !… Oui, c’est elle ; je le vois, je le sens : mes yeux méconnaîtraient-ils des traits que mon cœur ne peut oublier ? Quoi ! vous vous souvenez de mon nom ! vous le savez encore écrire !… En formant ce nom, votre main n’a-t-elle point tremblé ? Je m’égare, et c’est votre faute. La forme, le pli, le cachet, l’adresse, tout dans cette lettre m’en rappelle de trop différentes. Le cœur et la main semblent se contredire. Ah ! deviez-vous employer la même écriture pour tracer d’autres sentiments ?"

ROUSSEAU J.J., Rêveries du promeneur solitaire
- « Quand le soir approchait je descendais des cimes de l’île et j’allais volontiers m’asseoir au bord du lac sur la grève dans quelque asile caché ; là le bruit des vagues et l’agitation de l’eau fixant mes sens et chassant de mon âme toute autre agitation la plongeaient dans une rêverie délicieuse où la nuit me surprenait souvent sans que je m’en fusse aperçu. Le flux et reflux de cette eau, son bruit continu mais renflé par intervalles frappant sans relâche mon oreille et mes yeux, suppléaient aux mouvements internes que la rêverie éteignait en moi et suffisaient pour me faire sentir avec plaisir mon existence sans prendre la peine de penser. »

Registre tragique

ANOUILH J., Antigone, Prologue, 1944
- « LE PROLOGUE. – […] et voilà, maintenant, lui, il allait être le mari d’Antigone. Il ne savait pas qu’il ne devait jamais exister de mari d’Antigone sur cette terre et que ce titre princier lui donnait seulement le droit de mourir. »

CORNEILLE P. de, Suréna, I, 3
- « Je sais ce qu’à mon cœur coûtera votre vue ;
Mais qui cherche à mourir doit chercher ce qui tue.
Madame, l’heure approche, et demain votre foi
Vous fait de m’oublier une éternelle loi :
Je n’ai plus que ce jour, que ce moment de vie.
Pardonnez à l’amour qui vous le sacrifie,
Et souffrez qu’un soupir exhale à vos genoux,
Pour ma dernière joie, une âme toute à vous »

HUGO V., Hernani, III,2
- « Oh ! par pitié pour toi, fuis !... Tu me crois peut-être,
Un homme comme sont tous les autres, un être
Intelligent, qui court droit au but qu’il rêva.
Détrompe-toi. Je suis une force qui va !
Agent aveugle et sourd de mystères funèbres !
Une âme de malheur faite avec des ténèbres !
Où vais-je ? Je ne sais. Mais je me sens poussé
D’un souffle impétueux, d’un destin insensé.
Je descends, je descends et jamais ne m’arrête.
Si, parfois, haletant, j’ose tourner la tête,
Une voix me dit : "Marche !" et l’abîme est profond,
Et de flamme ou de sang je le vois rouge au fond !
Cependant, à l’entour de ma course farouche,
Tous se brise, tout meurt. Malheur à qui me touche !
Oh ! Fuis ! Détourne-toi de mon chemin fatal !
Hélas, sans le vouloir, je te ferai du mal ! »

RACINE J., Andromaque
- « Oreste : Puisque après tant d’efforts ma résistance est vaine,
Je me livre en aveugle au transport qui m’entraîne »

VIAU T. de, Pyrame et Thisbé
- "Quoi ? Je respire encore et regardant Pyrame
Trépassé devant moi, je n’ai point perdu l’âme !
Je vois que ce rocher s’est éclaté de deuil
Pour répandre des pleurs, pour m’ouvrir un cercueil ! "

Registre épique

ANONYME, La Chanson de Roland
- « Cependant la bataille est merveilleuse et pesante. Olivier et Roland frappent vaillamment. L’archevêque rend plus de mille coups (…), les Français frappent tous ensemble. Les païens meurent par centaines et par milliers (…) ».

GAUDE L., La Mort du roi Tsongor
- « Nombreux furent ceux qui périrent ainsi, disloqués par le poids de l’ennemi, asphyxiés sous la mêlée, écrasés par des chars qui percutaient de plein fouet les lignes. »

HUGO V., Les Misérables
- « Ce ne fut plus une mêlée, ce fut une ombre, une furie, un vertigineux emportement d’âmes et de courages, un ouragan d’épées éclairs. »

HUGO V., La Légende des siècles, « Les pauvres gens »
- « Lui, seul, battu des flots qui toujours se reforment,
Il s’en va dans l’abîme et s’en va dans la nuit.
Dur labeur ! Tout est noir, tout est froid ; rien ne luit. »

RABELAIS F., Gargantua
- « Frère Jean, armé d’un bâton, frappa brutalement les ennemis qui volaient le raison dans la vigne du couvent ; il les cogna si vertement, sans crier gare, qu’il les culbutait comme des porcs, frappant à tort et à travers, et les fit tous fuir. Aux uns il écrabouillait la cervelle, aux autres il brisait bras et jambes, démettait les vertèbres, disloquait les reins, [...] déboîtait les fémurs, émiettait les os des membres. Si quelqu’un se trouvait suffisamment téméraire pour vouloir lui résister, il montrait la force de ses muscles et son courage indomptable. »

RACINE J., Phèdre, V,6
- « Un effroyable cri, sorti du fond des flots,
Des airs en ce moment a troublé le repos ;
Et du sein de la terre une voix formidable
Répond en gémissant à ce cri redoutable.
Jusqu’au fond de nos cœurs notre sang s’est glacé ;
Des coursiers attentifs le crin s’est hérissé.
Cependant sur le dos de la plaine liquide
S’élève à gros bouillons une montagne humide ;
L’onde approche, se brise, et vomit à nos yeux,
Parmi des flots d’écume, un monstre furieux.
Son front large est armé de cornes menaçantes,
Tout son corps est couvert d’écailles jaunissantes,
Indomptable taureau, dragon impétueux,
Sa croupe se recourbe en replis tortueux.
Ses longs mugissements font trembler le rivage.
Le ciel avec horreur voit ce monstre sauvage,
La terre s’en émeut, l’air en est infecté,
Le flot qui l’apporta recule épouvanté. »

VIRGILE, Enéide
- « Énée fait tournoyer le trait fatal, ayant des yeux saisi l’occasion ; de loin, de tout son effort il l’élance. Jamais pierres jetées par machine de siège ne grondent avec cette puissance, jamais foudre ne fait tressaillir tels fracas. La pique vole à la manière d’un tourbillon noir, portant avec soi le sinistre trépas, elle fait éclater les bords de la cuirasse et l’orbe du septuple bouclier, elle traverse le milieu de la cuisse avec un bruit strident. Turnus, le jarret ployé, tombe à terre, énorme. »

ZOLA E., Germinal
- « Les femmes avaient paru, près d’un millier de femmes, aux cheveux épars, dépeignés par la course, aux guenilles montrant la peau nue, des nudités de femelles lasses d’enfanter des meurt-de-faim. Quelques-unes tenaient leur petit entre les bras, le soulevaient, l’agitaient, ainsi qu’un drapeau de deuil et de vengeance. D’autres, plus jeunes, avec des gorges gonflées de guerrières, brandissaient des bâtons ; tandis que les vieilles, affreuses, hurlaient si fort, que les cordes de leurs cous décharnés semblaient se rompre. Et les hommes déboulèrent ensuite, deux mille furieux, des galibots, des haveurs, des raccommodeurs, une masse compacte qui roulait d’un seul bloc, serrée, confondue, au point qu’on ne distinguait ni les culottes déteintes, ni les tricots de laine en loques, effacés dans la même uniformité terreuse. Les yeux brûlaient, on voyait seulement les trous des bouches noires, chantant la Marseillaise, dont les strophes se perdaient en un mugissement confus, accompagné par le claquement des sabots sur la terre dure. Au-dessus des têtes, parmi le hérissement des barres de fer, une hache passa, portée toute droite ; et cette hache unique, qui était comme l’étendard de la bande avait, dans le ciel clair, le profil aigu d’un couperet de guillotine. »

Registre fantastique

HOFFMANN E.T.A., « Une histoire de fantôme »
- "Elle qui était la jeunesse même et la joie, elle est en proie à une folie qui me paraît pire que toutes celles qu’a jamais provoquées une idée fixe. Elle s’imagine en effet être elle-même ce fantôme invisible et impalpable qui tourmentait sa sœur ; aussi fuit-elle la compagnie de ses semblables."

Piste de travail d’écriture

- Puiser dans les Exercices de style de Queneau. Quelques registres sont présents mais surtout c’est le moyen de le faire réécrire un exercice de style avec tel registre en partant de celui qui est le plus neutre. Cela peut être très drôle pour les élèves - et le professeur- et les lectures à voix haute remportent un grand succès.

Synthèses à consulter

[408] - Récits de combats dans différents registres

[126] - Registres en chansons

[98] - Registres et tonalités

[63] - Combats et registres

[59] - Genres et registres

Site à consulter

Les registres littéraires sur Magister


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