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La littérature francophone du maghreb

L’Orient au sens large et le Maghreb en particulier ont inspiré les écrivains français : Gustave Flaubert, Pierre Loti, André Gide, Henry de Montherlant... Et aussi Louis Bertrand, Robert Randau, les frères Tharaud, François Bonjean... Mais encore Gabriel Audisio, Albert Camus, Jean Pélégri, Emmanuel Roblès, Jules Roy... (voir le numéro spécial de L’Ecole des lettres : « Images de l’ Orient »). Quels que soient leurs talents littéraires... ces auteurs ne peuvent être rangés parmi les Maghrébins : les premiers sont des « voyageurs », les seconds relèvent de la littérature dite « coloniale », les derniers appartiennent au courant « pied-noir ».

 

DEFINITIONS

Seront alors qualifiés de « maghrébins » les écrivains qu’un lien profond unit à leur communauté d’origine, celle communément - et trop commodément - appelée « civilisation arabo-musulmane ». (En effet, les Arabes de religion musulmane y sont largement majoritaires, mais figurent également des juifs - le Tunisien Albert Memmi, le Marocain Edmond El Maleh - ; des chrétiens - l’Algérien Jean Amrouche - ; des Berbères - Mohammed Khaïr-Eddine au Maroc, les Kabyles Mouloud Feraoun et Mouloud Mammeri en Algérie -) . Le Maghrébin est conscient et convaincu d’appartenir à une terre commune, à une société façonnée par l’histoire et reposant sur des traditions communes ; cette « communauté » s’est formée et renforcée autour d’une revendication nationale, contre la présence de la France en Afrique du Nord.

Par ailleurs, en tant que « francophones », ces auteurs écrivent directement en français. Ce qui élargit sensiblement l’auditoire mais peut provoquer des réticences, dans la mesure où cette langue est perçue comme un héritage de la colonisation et qu’elle vient concurrencer l’arabe classique, celui du Coran. Ces écrivains assument ce choix, l’expliquent et le justifient ; mais certains tiennent à préciser : « de langue française, d’expression arabe », ce que confirme Albert Memmi évoquant « ces curieuses littératures francophones [...] fortement originales dans leurs contenus, sinon toujours dans leurs formes ».

QUELQUES CARACTERISTIQUES

Cette littérature voit le jour au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, qui favorisa la prise de conscience nationale, et elle cohabite avec celle en arabe classique ; nourris de culture française, les écrivains maghrébins utilisent cette langue française pour affirmer leur volonté d’exister.

Elle privilégie largement la forme romanesque, sans doute la plus apte à rendre témoignage des difficultés, à dénoncer les injustices, à faire état des revendications. Elle n’oublie pas la poésie ni l’essai, l’une autorisant l’épanchement des sentiments personnels (voir Dictionnaire de poésie de Baudelaire à nos jours, Paris, PUF, 2001, p. 455-459 ; et par exemple les recueils de Jean Amrouche, de Nabile Farès, d’Abdellatif Laâbi), l’autre permettant de disserter, d’argumenter (voir Dictionnaire des intellectuels, Paris, Seuil, 1996 ; nouvelle édition 2002 : articles consacrés à la décolonisation en Algérie (p. 57-58), au Maroc (p. 910-911), en Tunisie (p. 1364-1365) ; et aussi les diverses études de Tahar Ben Jelloun sur l’immigration et le racisme ; d’Albert Memmi sur le colonialisme et les relations entre communautés...). Elle néglige en revanche le théâtre, que viennent concurrencer des pièces populaires en arabe dialectal, comme l’illustre l’œuvre de Kateb Yacine.

La violence qui caractérise de nombreuses productions n’est pas seulement verbale : des auteurs sont morts assassinés, tels Mouloud Feraoun en 1962, Jean Sénac en 1973, Tahar Djaout et Youcef Sebti en 1993 sur le sol algérien...

Si l’on s’efforce de « mettre de l’ordre » parmi les écrivains maghrébins (cf. NOIRAY Jacques, Littératures francophones I. Le Maghreb, Paris, Belin, 1996, p. 14-17), on peut envisager un classement historique, par générations :

- D’abord celle des fondateurs, des « classiques », marquée - pour simplifier - par la prise de conscience identitaire et la réflexion sociale. Ce sont surtout : en Tunisie, Albert MEMMI (né en 1920). En Algérie, Mouloud FERAOUN (1913-1962­), Mouloud MAMMERI (1917-1989), Mohammed DIB (né en 1920), Malek HADDAD (1927-1978), KATEB Yacine (1929-1989). Au Maroc, Ahmed SEFRIOUI (né en 1913), Driss CHRAÏBI (né en 1926).

- Puis la génération de 1970, qui traite des mêmes thèmes que ses aînés, mais souvent avec une violence accrue, et à la recherche d’une écriture originale. Quelques auteurs : en Algérie, Assia DJEBAR (née en 1936), Mourad BOURBOUNE (né en 1938), Nabile FARES (né en 1940), Rachid BOUDJEDRA (né en 1941). Au Maroc, Abdelkebir KHATIBI (né en 1938), Mohammed KHAÏR-EDDINE (1941-1995), Abdellatif LAÂBI (né en 1942), Tahar BEN JELLOUN (né en 1944).

- Une troisième génération, principalement de romanciers, peut-être à l’écriture plus traditionnelle mais s’engageant davantage dans la réalité présente, sociale et politique. On retiendra notamment : en Tunisie, Abdelwahab MEDDEB (né en 1946). En Algérie, Rachid MIMOUNI (1945-1995), Rabah BELAMRI (1946-1995), Boualem SANSAL (né en 1948), Maïssa BEY (née en 1950), Tahar DJAOUT (1954-1993), Yasmina Khadra (né en 1955). Au Maroc, Abdelhak SERHANE (né en 1950), Fouad LAROUI (né en 1958).

Cependant, Jacques Noiray (op. cit. p. 16-17, et « Table des matières » p. 191-192) ne cache pas sa préférence pour un classement thématique - celui qu’il adopte dans son étude - « plus propre à souligner l’unité, à travers le temps, des grandes sources d’inspiration de la littérature maghrébine de langue française ».

- « Une littérature de description réaliste », ou « le roman ethnographique et son évolution ».
- « Un tableau souvent critique de la famille et de la société », ou « peintures du milieu familial ».
- « Une rencontre de la littérature et de l’histoire », ou « misères sociales et guerre » .
- « Une revendication individuelle d’authenticité », ou « la quête d’identité ».
- « Recherches d’écriture », ou « le renouvellement des formes ».

Ainsi, quoique la littérature francophone ait pu passer pour une « anomalie » au Maghreb, force est de constater qu’elle perdure (Voir MEMMI Albert, Anthologie des écrivains francophones du Maghreb, Paris, Présence africaine, 1985, p. 8-14), qu’elle s’engage avec franchise et originalité sur des questions d’actualité, qu’elle conquiert un large public, autochtone mais aussi extérieur. Les premières générations sont encore en activité et les jeunes auteurs se multiplient, certains étant appelés à rejoindre, grâce à leur talent, les « classiques ».

Une littérature « cousine » est apparue depuis quelques années, celle des « Beurs » comme Azouz Begag, Farida Belghoul, Nina Bouraoui, Mehdi Charef, Nacer Kettane, Leïla Sebbar... Les thèmes peuvent être voisins mais l’ « ancrage » principal, lui, est européen.

BIBLIOGRAPHIE

- ARNAUD Jacqueline, Recherches sur la littérature maghrébine de langue française, Paris, L’Harmattan, 1982 ; rééd. Publisud, 1986.

- BONN Charles, Littérature francophone du Maghreb. Textes et documents pour la classe, Paris, CNDP, 1992.

- DEJEUX Jean, Littérature maghrébine de langue française, Sherbrooke Canada, Naaman, 1978.

- DEJEUX Jean, Littérature maghrébine d’expression française, Paris, PUF Que sais-je ? n° 2675, 1992.

- MEMMI Albert, Anthologie des écrivains francophones du Maghreb, Paris, Présence Africaine, 1969 ; rééd. 1985.

- NOIRAY Jacques, Littératures francophones I. Le Maghreb, Paris, Belin, 1996.

- SCHÖPFEL Mariannick, Les Ecrivains francophones du Maghreb, Paris, Ellipses, 2000.

- Le Français aujourd’hui, « Orientales. Littératures francophones III », n° 119, septembre 1997.

- BO n° 45 du 5 décembre 2002 : « Activités éducatives : L’année de l’Algérie 2003 ».

- Le site Internet le plus riche : www.limag.com

Extraits proposés sur le thème de l’enfermement :

1. Mouloud FERAOUN, Le Fils du pauvre, Le Puy, Cahiers du nouvel humanisme, 1950 ; rééd. Le Seuil, « Points-Poche » n° P180, p. 28-29 : « J’étais l’unique garçon... ton mauvais frère. »

2. Driss CHRAÏBI, Les Boucs, Paris, Denoël, 1955 ; rééd. Folio n° 2072, p. 176-177 : « Mais même ainsi... générale ou parfaite. » (Voir Etude sur Les Boucs de Driss Chraïbi, Paris, Ellipses, collection « Résonances », 2001).

3. Albert MEMMI, Portrait du colonisé, Paris, Buchet-Chastel, 1957 ; rééd. Folio actuel n° 97, p. 105-106 : « Enfin le colonisateur dénie... plus rien d’humain. »

4. Assia DJEBAR, Femmes d’Alger dans leur appartement, Paris, Editions des femmes, 1980 ; nouvelle édition Albin Michel, 2002 : « Regard interdit, son coupé », p. 223-230 (voir aussi Livre de Français en 1ère L, Royaume du Maroc, p. 191-194) : « Le 25 juin 1832, Delacroix... par le frère et le fils. »

5. Tahar BEN JELLOUN, Cette aveuglante absence de lumière, Paris, Le Seuil, 2001 ; rééd. « Points-Poche » n° P967, p. 105-106 : « Je savais qu’il était malade... certaines fenêtres du ciel. »

NB : Voir les pistes d’étude dans la rubrique « Pédagogie ».





Michel Legras

Michel Legras est professeur de lettres au Lycée Villa Pia de Bayonne (Pyrénées-Atlantiques). Il a aussi enseigné au Maroc (Sidi Kacem et Témara), en Espagne (Bilbao) et dans l’académie de Lille. Auteur de travaux sur saint Augustin et sur la francophonie, il a consacré sa thèse de doctorat (Bordeaux III, 1983) à l’œuvre romanesque de Driss Chraïbi et a publié une Etude sur Les Boucs (Paris : Ellipses, collection « Résonances », 2001).



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