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Article : [274] - Po√®mes sur la douleur d’√©crire


dimanche 10 avril 2005

Par Philippe Cerchiari

Il s’agissait de trouver des po√®mes sur le douleur de l’√©crivain face √† la feuille blanche - sur l’inspiration qui le fuit, sur les affres de la cr√©ation artistique.
Synthèse mise en ligne par Valentine Dussert.

  ARAGON L., Les Po√®tes, « Celui qui chante se torture... » (chant√© par Jean Ferrat).
  BAUDELAIRE C., « La Muse malade ».
  DU BELLAY J., Les Regrets, sonnet VI.
  FLAUBERT G., Lettre √† Louise Collet √† propos de Madame Bovary.
« Depuis que nous nous sommes quitt√©s, j’ ai fait huit pages de ma deuxi√®me partie : la description topographique d’un village. Je vais maintenant entrer dans une longue sc√®ne d’auberge qui m’inqui√®te fort. Que je voudrais √™tre dans cinq ou six mois d’ici ! Je serais quitte du pire, c’est-√†-dire du plus vide, des places o√Ļ il faut le plus frapper sur la pens√©e pour la faire rendre.
Comme tu m’√©cris, pauvre ch√®re Louise, des lettres tristes depuis quelque temps ! Je ne suis pas de mon c√īt√© fort fac√©tieux. L’ int√©rieur et l’ext√©rieur, tout va assez sombrement. La Bovary marche √† pas de tortue ; j’en suis d√©sesp√©r√© par moments. D’ici √† une soixantaine de pages, c’est-√†-dire pendant trois ou quatre mois, j’ai peur que √ßa ne continue ainsi. Quelle lourde machine √† construire qu’un livre, et compliqu√©e surtout ! Ce que j’√©cris pr√©sentement risque d’√™tre du Paul De Kock si je n’y mets une forme profond√©ment litt√©raire. Mais comment faire du dialogue trivial qui soit bien √©crit ? Il le faut pourtant, il le faut. Puis, quand je vais √™tre quitte de cette sc√®ne d’auberge, je vais tomber dans un amour platonique d√©j√† ressass√© par tout le monde et, si j’√īte de la trivialit√©, j’√īterai de l’ampleur. Dans un bouquin comme celui-l√†, une d√©viation d’une ligne peut compl√®tement m’√©carter du but, me le faire rater tout √† fait. Au point o√Ļ j’en suis, la phrase la plus simple a pour le reste une port√©e infinie. De l√† tout le temps que j’y mets, les r√©flexions, les d√©go√Ľts, la lenteur ! Je te tiens quitte des mis√®res du foyer, de mon beau-fr√®re, etc. Que ma Bovary m’emb√™te ! Je commence √† m’y d√©brouiller pourtant un peu. Je n’ai jamais de ma vie rien √©crit de plus difficile que ce que je fais maintenant, du dialogue trivial ! Cette sc√®ne d’auberge va peut-√™tre me demander trois mois, je n’en sais rien. J’en ai envie de pleurer par moments, tant je sens mon impuissance. Mais je cr√®verai plut√īt dessus que de l’escamoter. J’ai √† poser √† la fois dans la m√™me conversation cinq ou six personnages (qui parlent), plusieurs autres (dont on parle), le lieu o√Ļ l’on est, tout le pays, en faisant des descriptions physiques de gens et d’objets, et √† montrer au milieu de tout cela un monsieur et une dame qui commencent (par une sympathie de go√Ľts) √† s’√©prendre un peu l’un de l’autre. Si j’avais de la place encore ! Mais il faut que tout cela soit rapide sans √™tre sec, et d√©velopp√© sans √™tre √©pat√©, tout en me m√©nageant, pour la suite, d’autres d√©tails qui l√† seraient plus frappants. Je m’en vais faire tout rapidement et proc√©der par grandes esquisses d’ensemble successives ; √† force de revenir dessus, cela se serrera peut-√™tre. La phrase en elle-m√™me m’est fort p√©nible. Il me faut faire parler, en style √©crit, des gens du dernier commun, et la politesse du langage enl√®ve tant de pittoresque √† l’expression !
Tu me parles encore, pauvre ch√®re Louise, de gloire, d’avenir, d’acclamations. Ce vieux r√™ve ne me tient plus, parce qu’il m’a trop tenu. Je ne fais point ici de fausse modestie ; non, je ne crois √† rien. Je doute de tout, et qu’importe ? Je suis bien r√©sign√© √† travailler toute ma vie comme un n√®gre sans l’espoir d’une r√©compense quelconque. C’est un ulc√®re que je gratte, voil√† tout. J’ai plus de livres en t√™te que je n’aurai le temps d’en √©crire d’ici √† ma mort, au train que je prends surtout. L’occupation ne me manquera pas (c’est l’important). Pourvu que la providence me laisse toujours du feu et de l’huile ! Au si√®cle dernier, quelques gens de lettres, r√©volt√©s des exactions des com√©diens √† leur √©gard, voulurent y porter rem√®de. On pr√™cha Piron d’attacher le grelot : « car enfin vous n’√™tes pas riche, mon pauvre Piron », dit Voltaire. « C’est possible, r√©pondit-il, mais je m’en fous comme si je l’√©tais ». Belle parole et qu’il faut suivre en bien des choses de ce monde, quand on n’est pas d√©cid√© √† se faire sauter la cervelle. Et puis l’hypoth√®se m√™me du succ√®s admise, quelle certitude en tire-t-on ? √† moins d’√™tre un cr√©tin, on meurt toujours dans l’incertitude de sa propre valeur et de celle de ses oeuvres.

  MALLARME S., « Brise marine », « Renouveau », « Le vierge, le vivace et le bel aujourd’hui... », « L’Azur » (consulter les textes de ce grand sp√©cialiste de l’impuissance d’√©crire sur le site de l’Association des Bibliophiles universels).
  MUSSET (de) A., La Nuit de mai.
  QUENEAU, plusieurs po√®mes sur l’Art po√©tique comme « Prenez un mot prenez-en deux », « Bon dieu de bon dieu que j’ai envie d’√©crire un petit po√®me » (consulter aussi ce site consacr√© √† Queneau.

Chansons

  LE FORESTIER M., « Bleues blanc pour un crayon noir » (1976).
  PERRET P., « Feuilles blanches » (1986).


Ce document correspond √† la synth√®se de contributions de coll√®gues professeurs de lettres √©chang√©es sur la liste de discussion Profs-L ou en priv√©, suite √† une demande initiale post√©e sur cette m√™me liste. Cette compilation a √©t√© r√©alis√©e par la personne dont le nom figure dans ce document. Ce texte est prot√©g√© par la l√©gislation en vigueur. Fourni √† titre d’information seulement et pour l’usage personnel du visiteur, il est prot√©g√© par les droits d’auteur en vigueur. Toute rediffusion √† des fins commerciales ou non est interdite sans autorisation.
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