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[531] - La qualité de l’argumentation

La question était double : comment apprendre aux élèves à identifier les procédés argumentatifs inacceptables ? Quelles sont les références théoriques sur la question ? Ces questions ont entraîné un débat autour de la fable de La Fontaine « Le loup et l’agneau », dont les interventions sont reproduites à la fin de cette synthèse.
Synthèse mise en ligne par Valentine Dussert.

 

Références théoriques : des pistes pour identifier la qualité des arguments

- ANGENOT M., La Parole pamphlétaire.
- BAILLARGEON N., Petit cours d’autodéfense intellectuelle, ed. Lux, Canada. On peut lire le texte préparatoire sur le site OMH.
- DECLERCQ G., L’Art d’argumenter.
- DROZDA-SENKOWSKA E., Les Pièges du raisonnement, ed. Retz.
- MAINGUENEAU D., Sémantique de la polémique, ed. L’Âge d’Homme, 1983.
- ROBRIEUX J.-J., Éléments de rhétorique et d’argumentation.

- Sur le site de Jean-Pierre Leclercq « Le Cours de Français », on peut consulter un cours sur « Les arguments » qui propose notamment une typologie des arguments.
- Voir aussi la rubrique « argumentation » du répertoire de sites de WebLettres.

Quelques arguments faibles

- L’argument ad hominem

  • Une œuvre comme La Controverse de Valladolid de Jean-Claude CARRIERE, accessible aux élèves une fois le contexte historique précisé, comporte plusieurs passages où cet argument est utilisé. En ce qui concerne l’analyse, DUCROT est sans doute la référence.
  • La disqualification de la personne dont on veut réfuter les arguments (par le rappel de sa vie personnelle, par le rire...) est un vieux procédé de « dialectique », aussi déloyal qu’efficace. Voir Voltaire quand il s’en prend à Rousseau... Les politiciens sont rompus à ce genre d’exercice, qui peut faire l’économie d’une argumentation véritable. Il n’y a là bien sûr ni objectivité ni neutralité, mais un « truc » qui boucle le bec à un adversaire moins doué (voir le film Ridicule).

- Les ruses argumentatives

  • Le prétexte est une fausse raison qui masque le vrai motif d’un propos ou d’une action.
  • L’amalgame consiste à classer artificiellement dans une même catégorie des notions, des objets entre lesquels on devrait faire une distinction si l’on restait objectif.
  • L’échappatoire (féminin) consiste à éluder une question, à répondre à côté.
  • Le rejet consiste à éviter d’aborder un sujet en le déclarant enfantin, secondaire...
  • La prétérition consiste à attirer l’attention sur un sujet dont on prétend ne pas parler. Cela revient à dire que l’on ne dit pas ce que l’on dit (« Je ne parlerai pas de... »).
  • L’argument ad ignorantiam consiste à imposer à l’adversaire de prouver le contraire d’une affirmation.

Il s’agit là de ruses argumentatives, qui interviennent le plus souvent lorsque le locuteur est à bout d’argument ; elles masquent la faiblesse de l’argumentation.
Certains arguments conduisent à l’échec du dialogue : l’argument ad hominem, l’argument de rétorsion.

- Un dossier de Michel GEY dans la NRP Collège n°8 d’avril 1994, très bien fait, décrit les « vrais arguments » et les « faux arguments » (qu’on peut peut-être plutôt appeler « forts » et « faibles ») ; on y trouve notamment un tableau avec les arguments forts identifiés et accompagnés d’exemples sur une situation concrète (éviter les accidents de la route).
Les arguments faibles sont décrits et classés :

  • Pour refuser la réalité : le prétexte, l’amalgame, le corax (« trop beau pour être vrai »), le témoin fictif (mettre en scène un personnage absent pour lui prêter des propos qui servent la thèse que l’on entend défendre - c’est une forme détournée de l’argument d’autorité ; par exemple « si ton père te voyait... »), la prosopopée (elle a davantage de poids émotionnel et de réalisme car elle fait parler directement le témoin fictif - êtres inanimés comme la Patrie, morts, êtres absents) ;
  • Pour manipuler le destinataire : la prétérition, la fausse question ;
  • Pour esquiver le sujet : l’argument ad ignorantiam, l’échappatoire, le rejet, l’auto-disqualification (« je n’ai pas à discuter avec des voyous »), l’argument ad hominem.

Suit un exercice d’application très efficace avec une exploitation de deux fables de La Fontaine, « Le paon se plaignant à Junon » et « Le loup et l’agneau » ; les deux développent une mauvaise et une bonne argumentation.
Le reste de la revue propose d’autres exercices sur différents types de textes argumentatifs (littéraires et journalistiques).

Un débat à propos de l’argumentation dans la fable de La Fontaine « Le loup et l’agneau »

- Première intervention (fondée sur la NRP collège citée ci-dessus) : On trouve dans cette fable des arguments incohérents avec la thèse, des affirmations sans preuves (« tu la troubles »), des prétextes (« si ce n’est toi, c’est donc ton frère »), des amalgames (« vous, vos bergers et vos chiens »), des mensonges (« je sais que de moi tu médis l’an passé »), la prosopopée (« on me l’a dit »)... tout ceci pour finalement abuser de sa force... J’analyse tous les ans cette argumentation en seconde (1h), et cela marche très bien ; la subtilité est d’arriver à déceler la position de La Fontaine ici, car elle ne correspond pas à la morale, qui est plutôt un constat (« La raison du plus fort est toujours la meilleure ») ; elle découle justement de la dévalorisation de l’argumentation du loup, alors que celle de l’agneau est irréprochable (arguments rigoureux avec la thèse, preuves irréfutables, raisonnement logique, stratégie de réfutation systématique).

- Deuxième intervention : Cela me paraît discutable. Ce que montrent les fables de La Fontaine, le plus souvent, ce sont les malheurs de ceux qui tentent de sortir de leur condition. Ne serait-il pas ironique lorsqu’il donne à l’agneau un discours censé convaincre le loup ? Du reste, l’agneau se rend vite compte de sa prétention, vu la diminution radicale du volume de ses répliques. Il est vrai que le loup est « une bête cruelle », « un animal plein de rage ». Mais sont-ce des jugements du fabuliste ? « Le loup et les bergers » me ferait penser le contraire. L’argumentation de l’agneau est-elle irréprochable ? Sauf qu’elle ne prend pas en compte son interlocuteur, ni la situation d’énonciation comme on dit aujourd’hui. L’agneau s’écoute parler, mais ce n’est pas le loup qui l’écoute. Bref sa rhétorique n’est pas adaptée.

- Troisième intervention : L’agneau ne s’écoute pas parler, il est plutôt trop faible pour s’adapter à son destinataire, mais son argumentation montre son honnêteté, et somme toute, ses arguments se tiennent. La Fontaine montre surtout la vanité de la parole, parce que le loup est donné vainqueur dès le début. Quels que soient les arguments de l’un et l’autre, c’est la force qui donne l’issue du combat. C’est un constat de sa part : quoi que vous disiez face à un puissant, vous ne l’emporterez pas. On retrouve cela aussi dans « Les animaux malades de la peste : les puissants peuvent dire n’importe quoi, ils ne seront jamais pris en faute. C’est évidemment un constat amer de la part du fabuliste.

- Quatrième intervention : La morale implicite de cette fable prête à discussion et ce, depuis des siècles... Voici quelques réponses à ces remarques (celle de la deuxième intervention) :

  • « Ce que montrent les fables de LF, le plus souvent, ce sont les malheurs de ceux qui tentent de sortir de leur condition. » : En quoi se désaltérer marque une volonté de sortir de sa condition ? C’est un acte vital, un point c’est tout.
  • « Je me demande si LF n’est pas ironique lorsqu’il donne à l’agneau un discours censé convaincre le loup. » : Son discours est objectivement convaincant (voir ci-dessus les procédés utilisés) ; pour qu’il y ait ironie, il faudrait qu’il y ait un indice quelque part, indiquant un décalage ; personnellement, je ne le vois pas.
  • « Du reste, l’agneau se rend vite compte de sa prétention, vu la diminution radicale du volume de ses répliques. » : Quelle prétention y a-t-il à énoncer des vérités objectives et à être de bonne foi ? Peu de personnes, à moins d’être héroïques, face à un loup « cruel et plein de rage », maintiendraient avec courage et constance leurs propos, même fondés. Cette évolution est au contraire significative du fait que la violence anéantit malheureusement toute argumentation, même la plus pertinente.
  • « L’argumentation de l’agneau est-elle irréprochable ? Sauf qu’elle ne prend pas en compte son interlocuteur, ni la situation d’énonciation comme on dit aujourd’hui. L’agneau s’écoute parler, mais ce n’est pas le loup qui l’écoute. Bref sa rhétorique n’est pas adaptée. » : Là, je m’inscris en faux contre vos propos. L’agneau appelle le loup « sa majesté », le vouvoie, emploie le subjonctif de souhait, dans un registre soutenu, et surtout reste calme et poli ; il a très bien compris quel était le rapport de force et cherche à ménager son adversaire, tout en essayant de défendre son bon droit ; en cela, il allie conviction et persuasion, ce qui est encore une qualité de son argumentation.

Bref, nous vivons encore aujourd’hui dans un « univers impitoyable », mais ce n’est pas une raison pour dénigrer l’honnêteté, la sincérité, la courtoisie du locuteur, ni les bonnes qualités de son argumentation ; c’est plutôt l’occasion de déplorer avec les élèves, le fait que ces valeurs soient aussi peu efficaces face à la loi du plus fort... D’ailleurs, on peut faire suivre l’étude de la fable d’un devoir (ou débat) argumenté : aujourd’hui, peut-on encore dire que « la raison du plus fort est toujours la meilleure » ? ; ou encore : la morale « la raison du plus fort est toujours la meilleure » est-elle l’expression d’une vérité incontestable ?

- Cinquième intervention : J’ai dû mal me faire comprendre. C’est en pensant pouvoir circonvenir le loup que l’agneau tente de sortir de sa condition. Comme la tortue qui veut voler, comme la grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf, comme le pigeon qui s’ennuie au logis, etc. Vous écrivez : « Bref, nous vivons encore aujourd’hui dans un "univers impitoyable", mais ce n’est pas une raison pour dénigrer l’honnêteté, la sincérité, la courtoisie du locuteur, ni les bonnes qualités de son argumentation. » ; je ne vois pas de raison de moraliser sur ce sujet. D’ailleurs La Fontaine est moraliste et non moralisateur. Ce sont des projections personnelles, j’ai aussi mes convictions, mais je pense qu’elles n’ont rien à faire ici. Par ailleurs l’histoire des interprétations montre assez bien que celles-ci peuvent être diverses. Je pensais donc qu’elles pouvaient être discutables.

- Sixième intervention : Pour circonvenir le loup, l’agneau devrait être celui qui cherche la querelle, ce qui n’est pas le cas. Ensuite je crois que l’agneau en argumentant se met en position de faiblesse par rapport au loup, et l’emploi de « Majesté » indique bien, à mon avis, qu’il est perdant, qu’il se sait perdant. La Fontaine montre ici les limites de l’argumentation, et son inutilité en certains cas...

Merci aux contributeurs, notamment à Roger Berthet, Rhrostal, Dominique Ragot, Marie-Pierre Mercier, Laurence Vincent, M. Aumon, JML, E. Régniez et Isabelle Farizon.


Ce document constitue une synthèse d’échanges ayant eu lieu sur Profs-L (liste de discussion des professeurs de lettres de lycée) ou en privé, suite à une demande initiale postée sur cette même liste. Cette compilation a été réalisée par la personne dont le nom figure dans ce document. Fourni à titre d’information seulement et pour l’usage personnel du visiteur, ce texte est protégé par la législation en vigueur en matière de droits d’auteur. Toute rediffusion à des fins commerciales ou non est interdite sans autorisation.
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Catherine Francotte

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