Des mots pour le dire

Voltaire,"Bêtes"

Par vadministrateur - publié le jeudi 1 novembre 2018 à 12:54 dans Textes pour l'EAF 1è

Voltaire, article "Bêtes"


Le Dictionnaire philosophique  est une œuvre, publiée en 1764 .S'appuyant sur la critique faite dès le départ de la vision « mécaniste » de Descartes,  Voltaire défend un point de vue radicalement différent des animaux, au nom de l'expérience. La conception qu'a Voltaire de l'animal doit énormément à la doctrine de Locke. L'Essay défend l'idée que les animaux pensent, qu'ils donnent des preuves manifestes de leur entendement, même si la parole leur manque pour en témoigner. L'empirisme, en niant le caractère inné des connaissances et de l'entendement, ne prive pas absolument les bêtes de raison. Elles y ont accès, en proportion du nombre et de l'acuité de leurs sens. La raison cesse d'être ainsi le monopole de l'homme, même si, grâce à elle, il se place au dessus de la bête. C'est en s'appuyant sur les analyses de Locke que Voltaire condamne durement les théories cartésiennes. Tout en récusant l'idée d'une « chaîne des êtres créés », Voltaire défend fermement la thèse du continuisme entre l'homme et l'animal  L'écart entre eux et nous serait de degré et non pas de nature ; l'humanité ne constituerait pas une exception dans l'univers créé.

Quelle pitié, quelle pauvreté, d'avoir dit que les bêtes sont des machines, privées de connaissance et de sentiment, qui font toujours leurs opérations de la même manière, qui n'apprennent rien, ne perfectionnent rien, etc. !

Quoi ! cet oiseau qui fait son nid en demi-cercle quand il l'attache à un mur, qui le bâtit en quart de cercle quand il est dans un angle, et en cercle sur arbre ; cet oiseau fait tout de la même façon ? Ce chien de chasse que tu as discipliné pendant trois mois, n'en sait-il pas plus au bout de ce temps, qu'il en savait avant tes leçons ? Le serin à qui tu apprends un air, le répète-t-il dans l'instant ? N'emploies-tu pas un temps considérable à l'enseigner ? N'as-tu pas vu qu'il se méprend et qu'il se corrige ?

Est-ce parce que je te parle, que tu juges que j'ai du sentiment, de la mémoire, des idées ? Eh bien, je ne te parle pas ; tu me vois entrer chez toi l'air affligé, chercher un papier avec inquiétude, ouvrir le bureau où je me souviens de l'avoir enfermé, le trouver, le lire avec joie. Tu juges que j'ai éprouvé le sentiment de l'affliction et celui du plaisir, que j'ai de la mémoire et de la connaissance.

Porte donc le même jugement sur ce chien qui a perdu son maître, qui l'a cherché dans tous les chemins avec des cris douloureux, qui entre dans la maison agité, inquiet, qui descend, qui monte, qui va de chambre en chambre, qui trouve enfin dans son cabinet le maître qu'il aime, et qui lui témoigne sa joie par la douceur de ses cris, par ses sauts, par ses caresses.

Des barbares saisissent ce chien, qui l'emporte si prodigieusement sur l'homme en amitié ; ils le clouent sur une table, et ils le dissèquent vivant pour te montrer les veines mésaraïques1. Tu découvres dans lui tous les mêmes organes de sentiment qui sont dans toi. Réponds-moi, machiniste; la nature a-t-elle arrangé tous les ressorts du sentiment dans cet animal, afin qu'il ne sente pas ? A-t-il des nerfs pour être impassible ? Ne suppose point cette impertinente contradiction dans la nature.

(...)Écoutez d'autres bêtes raisonnant sur les bêtes; leur âme est un être spirituel qui meurt avec le corps: mais quelle preuve en avez vous ? Quelle idée avez-vous de cet être spirituel, qui, à la vérité, a du sentiment, de la mémoire, et sa mesure d'idées et de combinaisons, mais qui ne pourra jamais savoir ce que sait un enfant de six ans. Sur quel fondement imaginez-vous que cet être qui n'est pas corps périt avec le corps ? Les plus grandes bêtes sont ceux qui ont avancé que cette âme n'est ni corps ni esprit. Voilà un beau système. Nous ne pouvons entendre par esprit que quelque chose d'inconnu qui n'est pas corps: ainsi le système de ces messieurs, revient à ceci, que l'âme des bêtes est une substance qui n'est ni corps ni quelque chose qui n'est point corps.

D'où peuvent procéder tant d'erreurs contradictoires ? de l'habitude où les hommes ont toujours été d'examiner ce qu'est une chose, avant de savoir si elle existe. On appelle la languette, la soupape d'un soufflet, l'âme du soufflet. Qu'est-ce que cette âme ? C'est un nom que j'ai donné à cette soupape qui baisse, laisse entrer l'air, se relève, et le pousse par un tuyau, quand je fais mouvoir le soufflet.

Il n'y a point là une âme distincte de la machine. Mais qui fait mouvoir le soufflet des animaux ? Je vous l'ai déjà dit, celui qui fait mouvoir les astres. Le philosophe qui a dit : Deus est anima brutorum2, avait raison : mais il devait aller plus loin.


1. mésaraïques : veines de l'intestin

2. Voltaire réfute précisément la distinction entre une âme animale périssable et une âme humaine. C'est le principe divin qui "anime" toute chose sans distinction.


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