La rencontre de Julien Sorel et de Mme de Rênal, Le
Rouge et le Noir
Vous pouvez vous inspirer de cette lecture méthodique
que j'emprunte à un collègue. 
Gérard Philippe et Danielle Darrieux dans "Le
Rouge et le Noir", 1954
Introduction :
Ecrit en 1830, Le Rouge et le Noir raconte
l'évolution sociale d'un jeune homme pauvre mais cultivé et ambitieux :
Julien Sorel. Ce texte se situe au début du roman alors que Julien se présente
au domicile des de Rênal pour une place de précepteur. Il vient de recevoir une
gifle de son père au moment où commence le texte. La rencontre, inattendue,
donne lieu à une confusion d'identité qui sera à l'origine des sentiments de
Madame de Rênal : elle prend d'abord Julien pour une jeune fille tant sa
douceur la marque, elle craignait un être brutal et sévère envers ses enfants.
Nous étudierons ce texte selon trois centres
d'intérêt : le jeu des regards, un double portrait et les effets du choc
affectif.
Plan détaillé :
- Le jeu
des regards
- Les verbes appartenant au champ
lexical de la vue
- La place des verbes et la
variation des sujets
2.Le double portrait
- Le portrait de Julien
- L'image de Mme de Rênal
3.Le choc affectif
- L'émotion de Julien
- L'émotion de Mme de Rênal
1. - Le jeu des regards
L'importance des regards est mise en évidence par
l'emploi de verbes qui s'apparentent à l'action de voir ou à celle de regarder.
Il y a de plus une alternance entre les deux personnages : Mme de Rênal
voit Julien sans être vue, puis est découverte, le regard devient alors
réciproque : c'est ainsi que la rencontre devient échange.
- Les
verbes appartenant au champ lexical de la vue
- On peut
en relever 5 occurrences :" aperçut " , " il
ne la voyait pas ", " à se regarder ", " Julien
n'avait jamais vu ", " regardait "
On peut remarquer qu'au sein de ces occurrences il y a
variation des temps et des modes. A l'indicatif, le passé simple
souligne le caractère soudain de la première vue. Cette soudaineté est
accentuée par l'emploi du verbe " apercevoir " .
L'imparfait, par opposition, souligne une action qui dure. Le
verbe " regarder " insiste sur cette idée d'attention, d'observation
même presque.
Le plus-que-parfait (" n'avait jamais
vu " ) fait allusion par la négation et l'antériorité à
l'inexpérience du jeune homme, qui n'a aucune référence féminine.
Enfin le verbe " se regarder " insiste, par la voix pronominale, sur
la réciprocité de l'action et l'échange des regards.
Ce simple jeu sur les temps et les modes permet de
faire ressortir l'organisation même de la rencontre.
- La
place des verbes et la variation des sujets
Le premier verbe a pour sujet : Mme de Rênal.
C'est donc elle qui, la première, aperçoit " l'autre " de
manière inattendue. Le verbe VOIR a lui
pour sujet Julien.
La forme négative (" Julien, tourné vers la
porte, ne la voyait pas s'avancer " ) crée une
situation dans laquelle Mme de Rênal a tout loisir d'observer le jeune homme
sans qu'il le sache.
Après l'échange des premières paroles " Que
voulez-vous ici, mon enfant ? " la situation change : ce
qui permet à chacun d'entre eux de regarder l'autre.
L'importance du regard est, de plus, confirmée par une
précision que donne Stendhal : ce que Julien perçoit chez son
interlocutrice est son " regard ", qui exerce sur lui une
véritable fascination.
Ce jeu des regards va déterminer une alternance et
permettre à Stendhal une présentation plus rapide et plus précise des deux
personnages.
Le premier portrait est celui de Julien vu par Mme de
Rênal.
Le deuxième portrait est beaucoup plus rapide et nous
donne quelques précisions sur ce que perçoit Julien. Nous étudierons donc
maintenant ce double portrait.
2. Le double portrait
Les jeux des regards permettent à Stendhal une
présentation des personnages en deux portraits
Le regard de Mme de Rênal capte brusquement
(" elle aperçut ) une image qui est aussitôt précisée.
L'ensemble des détails constitue un véritable portrait. Celui-ci est fait en
plusieurs étapes selon les détails captés :
# le visage " figure " est complété par une précision concernant
l'allure du personnage (" d'un jeune paysan »). Ce groupe
nominal est lui-même précisé par 3 caractérisations qui insistent toutes 3 sur
sa fragilité. On note deux termes modifiés par des adverbes :
" presque encore enfant ", " extrêmement
pâle " et une subordonnée
relative (" et qui venait de pleurer ").
Ces trois caractérisations font du jeune homme une
attendrissante apparition.
C'est cet aspect vulnérable qui est à l'origine de
l'erreur de Mme de rênal : elle prend Julien pour une fille .
On remarque que le texte reprend à plusieurs reprises
cette image d'hermaphrodite chez Julien :
- au
moment où Mme de Rênal le découvre
- " si
blanc, si doux "
- au
moment où elle l'observe en connaissant son identité
Il y a chez Julien une prédominance du principe
féminin, une sensibilité.
L'image de Mme de Rênal
Elle est perçue lorsque Julien, après avoir répondu à
la question, regarde son interlocutrice. Cette image est exprimée sous une
forme très élogieuse.
Les adverbes d'intensité :
" aussi ", " si ", ont ici une valeur
de superlatifs.
Julien retient essentiellement 3
caractéristiques :
- l'élégance
vestimentaire
" aussi bien vêtu ": image pour le jeune garçon de la
différence de classe sociale
- l'éclat
du visage
" un teint si éblouissant " et la douceur de
l'apparence : indications relativement asexuées qui placent
l'attrait de Julien pour Mme de Rênal sous le signe du respect et de la
surprise : c'est la première fois qu'une femme si belle lui adresse
gentiment la parole .
Notons que la précision apportée par l'expression
" surtout une femme " souligne avec peut-être une certaine
ironie la totale inexpérience de Julien en matière d'élégance et plus
généralement envers les femmes. Le Rouge et le Noir est un roman
d'apprentissage, dans le domaine sentimental et érotique également..
3- Le choc affectif
Les deux personnages sont étonnés par cette rencontre,
émus et métamorphosés mais ni de la même manière ni pour les mêmes raisons.
L'émotion de Julien
Elle se manifeste par des étapes successives,
soulignées par des actions, puis par une fascination qui lui fait perdre la
mémoire.
- Les actions sont exprimées par des verbes au passé
simple (" il tressaillit " " se
tourna " et marquent l'absence de préméditation, la surprise totale
face à l'émotion.
- La fascination est soulignée par l'emploi d'un
participe passé passif qui exprime l'idée d'un choc
(" frappé "), choc affectif intense qui va le plonger dans
une aphasie temporaire
- Stendhal
note précisément les étapes de cette émotion : tout d'abord, Julien
se sent capable d'une certaine hardiesse puisqu'il oublie " une
partie de sa timidité ". Ensuite, il constate une perte totale
de la mémoire (" il oublia tout ")
Ce choc s'explique chez Julien par un manque total
d'expérience dû surtout à son jeune âge mais cette fascination est-elle celle
qu'il ressent pour Mme de Rênal ou pour ce qu'elle symbolise ? N'oublions
pas que la première chose qui attire Julien c'est sa tenue., il semble donc
surtout jouir d'une satisfaction d'amour propre..
- L'émotion
de Mme de Rênal
Mme de Rênal a plusieurs réactions successives,
étroitement liées à la question de l'identité de Julien.
Stendhal les analyse avec précision, en narrateur
omniscient.
Il fait état d'abord de pitié et de compassion
(" Elle eut pitié "). Cette compassion détermine toute une
interprétation du comportement de Julien, excusé ainsi a priori pour son
comportement maladroit (" et qui évidemment n'osait
pas... "
Elle est ensuite remplacée par un violent étonnement,
que traduit l'adjectif " interdite "
On note que cet état est exprimé au passé simple, ce
qui en souligne la brutalité. A cet état succède enfin, contre toute attente,
une véritable explosion de joie. Celle-ci est exprimée par un ensemble de
termes appartenant au registre de l'affectivité heureuse
(" rire", " gaîté folle ", " se
moquait ", " bonheur "
Cette dernière réaction s'explique par la
juxtaposition presque grotesque de deux images : celle du précepteur
imaginé " prêtre sale et mal vêtu " et celle de Julien, qui
en est si éloigné.
Cependant, l'émotion de Mme de Rênal est surtout ici
liée à sa propre erreur et à son soulagement de mère. Etrangement peut-être,
cette scène de rencontre empreinte d'une grande émotion ne révèle pas de
sentiments très précis, l'attirance est évidente mais rien ne laisse vraiment
présager de la suite de leur relation.
Conclusion :
Ce nouvel épisode de rencontre amoureuse repose sur un
effet de surprise, un quiproquo même puisque Mme de Rênal ne réalise pas tout
de suite à qui elle a affaire. L'auteur emploie toute une série de points de
vue afin de réaliser un double portrait des protagonistes, double point de vue
qui lui permet de donner des renseignements au lecteur à la fois sur celui qui
est vu et sur celui qui voit.
Ouverture en comparant avec la rencontre de Mathilde dans la deuxième partie.
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