Le recueil de Charles Baudelaire a connu trois éditions de son vivant. Il a toujours travaillé dessus.
En 1857 : première édition qui lui a valu un procès. C'est votre édition incluant donc les poèmes supprimés après le procès et signalés par un petit "cachet".
En 1861 : deuxième édition avec l'ajout notamment des "tableaux parisiens"
En 1866, un an avant sa mort. Elle inclut des poèmes en plus.
Objectifs: - Mettre en évidence les aspects essentiels des Fleurs du Mal et la cohérence de l'inspiration baudelairienne à partir de l`étude de son titre et de l'architecture du recueil
I - Le titre du livre
• Un titre provocateur. Volonté de choquer les bien-pensants. Toute la tradition littéraire et
poétique situe les mots « fleurs » et « mal » aux antipodes l'un de l'autre (éclat innocent et pur
vs le sombre, l'informe, le hideux). Baudelaire semble affirmer qu'il existe une beauté propre
au mal. Misère et beauté, déchéance et pureté se mêlent et fusionnent.
• La préposition « du » indique l'appartenance mais aussi l'origine. Les fleurs (les poésies)
sont extraites du mal. Cette lecture du titre met l'accent sur l'opération poétique elle-même,
qui transmue le mal et la laideur en beauté: « Tu m'as donné ta boue, et j'en ai fait de l'or ».
• Valeur généralisante du singulier définit « le mal » : cela embrasse toutes les formes de souffrance et
de misère. Mal social: les êtres déchus peuplent l'univers de Baudelaire. Mal moral: sadisme
et goût du crime hantent les âmes. Mal physique et psychique: souffrance du corps et des
nerfs du poète. Mal métaphysique: celui d'une âme angoissée par l'absence de Dieu et assaillie
pourtant par le tourment du péché et de la damnation.
II - La structure du livre
La composition des Fleurs du Mal
· On distingue six grandes parties dans le recueil de 1861 (attention, dans votre édition, vous avez le recueil de 1857, suivi des pièces ajoutées dans les éditions ultérieures. Les pièces condamnées sont donc incluses dedans et signalées par un petit « cachet ».)
· Dans ces sections se répartissent les cent vingt-
sept poèmes qui le constituent. Ces sections peuvent être considérées comme un
itinéraire explorant les multiples facettes de l'âme du poète et, plus généralement, de la nature
humaine, avec ses rêves de grandeur et d'absolu et ses misères.
- « Spleen et idéal »: c'est la partie la plus importante. Elle contient les grands thèmes du
recueil et présente les deux aspects contradictoires de la sensibilté du poète: la tendance à la
mélancolie, à la dépression (le « spleen ») et l'aspiration vers l'idéal, le rêve, l'absolu. La
femme occupe une place essentielle dans cette première partie, ainsi que le thème de la
Beauté, sur laquelle s'interroge sans cesse Baudelaire;
- « Tableaux parisiens »: la deuxième partie est consacrée à Paris et aux personnages qui la
peuplent. Paris renvoie au poète l'image démultipliée de sa détresse: partout des infirmes, des
exilés, des êtres déchus.
- « Le Vin »: cette section montre la tentative du poète, et avec lui des désespérés et des
idéalistes, de s'évader grâce au Vin, véritable « paradis artificiel».
- «Fleurs du mal »: cette section reprend le titre du recueil et contient les poèmes les plus
sensuels de Baudelaire. Il évoque notamment la luxure et les amours lesbiennes, autres
tentatives d'évasion, quêtes sublimes et ténébreuses, vouées à l'échec.
- « Révolte » la cinquième partie exprime la révolte contre Dieu et le recours à Satan, prince
des déchus.
- « La Mort » La dernière partie explore l'ultime tentative d'évasion: trouver le repos dans la
mort, cet inconnu absolu.
• L'ensemble est précédé, d'un poème liminaire, intitulé « Au lecteur », qui montre l'homme
en proie à tous les vices, poursuivi par l'Ennui — c'est-à-dire le désespoir, l'abattement
profonds, la souffrance — et qui annonce le thème du spleen.
• On peut condenser ce parcours en trois moments: le premier temps (« Spleen et Idéal »)
développe une série d'expériences intérieures qui oscillent entre le spleen et l'idéal (l'écriture,
l'amour, la mélancolie). Le deuxième temps relate les tentatives de fuite hors du spleen, par
l'immersion dans la multitude de la ville moderne puis par la débauche ( « Tableaux parisiens
», « Le Vin » et « Fleurs du mal »). Le troisième temps affirme la nécessité de la révolte avant
de trouver un relatif apaisement dans la pensée de la mort (« Révolte » et « La Mort»).
Un livre de poèmes
Baudelaire a composé avec le plus grand soin son livre. Sa structure générale et l'ordre des
poèmes répondent à des intentions précises et sont très élaborés, même s'il est constitué de
poèmes écrits à des dates très différentes.
Voici ce qu'écrit Baudelaire au poète Alfred de Vigny en 1861:
« Le seul éloge que je sollicite pour ce livre est qu'on reconnaisse qu'il n'est pas un pur album
et qu'il a un commencement et une fin. Tous les poèmes nouveaux ont été faits pour être
adaptés à un cadre singulier que j'avais choisi. »
Cela signifie que les différents poèmes du livre ne sont pas rassemblés au hasard. Ils
forment une unité et leur ordre recèle une signification générale.

B½uf écorché de Rembrandt (1665)
Et sa "réécriture" par Chaïm Soutine XXe siècle :

Chaque morceau de viande est une sorte d'usine, moulins et pressoirs à sang.
Tubulures, hauts fourneaux, cuves y voisinent avec les marteaux-pilons, les coussins de graisse.
La vapeur y jaillit, bouillante. Des feux sombres ou clairs rougeoient.
Des ruisseaux à ciel ouvert charrient des scories avec le fiel.
Et tout cela refroidit lentement à la nuit, à la mort.
Aussitôt, sinon la rouille, du moins d'autres réactions chimiques se produisent, qui dégagent des odeurs pestilentielles.
Francis Ponge, Le Parti pris des choses, 1942
Ces ½uvres sont-elles belles ? Sont-elles laides ?... Pourquoi ?
Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,
Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;
Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.
Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.
Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.
Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.
- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !
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