

1) Le beau classique (classicisme, XVIIe siècle) : Nicolas Boileau, Art poétique, 1674
Rien n'est beau que le vrai : le vrai seul est aimable ;
Il doit régner partout, et même dans la fable :
De toute fiction l'adroite fausseté
Ne tend qu'à faire aux yeux briller la vérité.
Sais-tu pourquoi mes vers sont lus dans les provinces,
Sont recherchés du peuple, et reçus chez les princes ?
Ce n'est pas que leurs sons, agréables, nombreux,
Soient toujours à l'oreille également heureux ;
Qu'en plus d'un lieu le sens n'y gêne la mesure,
Et qu'un mot quelquefois n'y brave la césure :
Mais c'est qu'en eux le vrai, du mensonge vainqueur,
Partout se montre aux yeux et va saisir le c½ur ;
Que le bien et le mal y sont prisés au juste ;
Que jamais un faquin n'y tint un rang auguste ;
Et que mon c½ur, toujours conduisant mon esprit,
Ne dit rien aux lecteurs qu'à soi-même il n'ait dit.
Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose,
Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose...
(Épître IX)
Il n'est point de serpent, ni de monstre odieux.
Qui, par l'art imité, ne puisse plaire aux yeux :
D'un pinceau délicat l'artifice agréable
Du plus affreux objet fait un objet aimable.
Ainsi, pour nous charmer, la Tragédie en pleurs
D'¼dipe tout sanglant fit parler les douleurs,
D'Oreste parricide exprima les alarmes,
Et, pour nous divertir, nous arracha des larmes.
Vous donc qui, d'un beau feu pour le théâtre épris,
Venez en vers pompeux y disputer le prix,
Voulez-vous sur la scène étaler des ouvrages
Où tout Paris en foule apporte ses suffrages,
Et qui, toujours plus beaux, plus ils sont regardés,
Soient au bout de vingt ans encor redemandés ?
Que dans tous vos discours la passion émue
Aille chercher le c½ur, l'échauffe et le remue.
Si d'un beau mouvement l'agréable fureur
Souvent ne nous remplit d'une douce terreur,
Ou n'excite en notre âme une pitié charmante.
Philippe de Champaigne, La Cène, 1652
Charles-François Jalabert,
¼dipe et Antigone ou La peste de Thèbes (XIXe siècle - néo-classicisme)
2) Le beau romantique (XIXe siècle) ; VICTOR HUGO, préface de Cromwell, 1827
Cette beauté universelle que l'antiquité répandait solennellement sur tout n'était pas sans monotonie ; la même impression, toujours répétée, peut fatiguer à la longue. Le sublime sur le sublime produit malaisément un contraste, et l'on a besoin de se reposer de tout, même du beau. Il semble, au contraire, que le grotesque soit un temps d'arrêt, un terme de comparaison, un point de départ d'où l'on s'élève vers le beau avec une perception plus fraîche et plus excitée. La salamandre fait ressortir l'ondine ; le gnome embellit le sylphe. Et il serait exact aussi de dire que le contact du difforme a donné au sublime moderne quelque chose de plus pur, de plus grand, de plus sublime enfin que le beau antique ; et cela doit être.
Théodore Géricault, Le Radeau de la Méduse, 1818-1819
3) Quelques réalisations modernes montrant un parti pris pour le banal, le quotidien, la modernité et la laideur :
À la fin tu es las de ce monde ancien
Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin
Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine
Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation
Seul en Europe tu n'es pas antique ô Christianisme
L'Européen le plus moderne c'est vous Pape Pie X
Et toi que les fenêtres observent la honte te retient
D'entrer dans une église et de t'y confesser ce matin
Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut
Voilà la poésie ce matin et pour la prose il y a les journaux
Il y a les livraisons à 25 centimes pleines d'aventures policières
Portraits des grands hommes et mille titres divers (...)

Robert Delaunay, Tour Eiffel, 1926
4) Francis Ponge : Le Parti pris des choses, 1942
L'huître, de la grosseur d'un galet moyen, est d'une apparence plus rugueuse, d'une couleur moins unie, brillamment blanchâtre. C'est un monde opiniâtrement clos. Pourtant on peut l'ouvrir : il faut alors la tenir au creux d'un torchon, se servir d'un couteau ébréché et peu franc, s'y reprendre à plusieurs fois. Les doigts curieux s'y coupent, s'y cassent les ongles : c'est un travail grossier. Les coups qu'on lui porte marquent son enveloppe de ronds blancs, d'une sorte de halos.
A l'intérieur l'on trouve tout un monde, à boire et à manger : sous un firmament (à proprement parler) de nacre, les cieux d'en dessus s'affaissent sur les cieux d'en dessous, pour ne plus former qu'une mare, un sachet visqueux et verdâtre, qui flue et reflue à l'odeur et à la vue, frangé d'une dentelle noirâtre sur les bords.
Parfois très rare une formule perle à leur gosier de nacre, d'où l'on trouve aussitôt à s'orner.
Francis Ponge - Le parti pris des choses, 1942
Le Cageot
A mi-chemin de la cage au cachot la langue française a cageot, simple caissette à claire-voie vouée au transport de ces fruits qui de la moindre suffocation font à coup sûr une maladie.
Agencé de façon qu'au terme de son usage il puisse être brisé sans effort, il ne sert pas deux fois. Ainsi dure-t-il moins encore que les denrées fondantes ou nuageuses qu'il enferme.
A tous les coins de rues qui aboutissent aux halles, il luit alors de l'éclat sans vanité du bois blanc. Tout neuf encore, et légèrement ahuri d'être dans une pose maladroite à la voirie jeté sans retour, cet objet est en somme des plus sympathiques - sur le sort duquel il convient toutefois de ne s'appesantir longuement.
Francis Ponge - Le Parti pris des choses - 1942

BAUDELAIRE le bizarre... Clairement, le portrait que fait Teulé de Baudelaire n'est pas flatteur ! Son "Crénom, Baudelaire!" est avant tout un roman. Un ami de Baudelaire (il en avait en vérité), le poète Théophile Gautier est moins sévère dans ses mémoires. Alors prudence, la vérité sur l'énigmatique poète reste et restera toujours entière : le poète ne passait pas non plus son temps à faire des facéties, il écrivait aussi, beaucoup et laborieusement...
Un article présentant le poète en lien avec le rock :
Charles Baudelaire, la première Rock Star • Les Cultivores
Le "Baudelaire song project" : site réalisé par des universitaires qui se sont donné comme projet de réunir toutes les adaptations de poèmes de Baudelaire en musique et chansons :
Search Results - Baudelaire Song Project
Un article sur la fondatrice du site :
Trois groupes américains influencés par l'univers poétique français :
Patti Smith, "Horses", 1975
The Velvet Underground and Nico, "Venus in furs", 1967, Lou Reed au chant
Television, "Elevation", 1977, Tom Verlaine au chant :
Et en chanson... (attention, ça pique un peu...)
Je vous conseille d'annoter chaque texte en marge de votre livre, avec un ou deux mots clefs le caractérisant (par exemple : Une Charogne => macabre / provocateur)
Souligné en bleu : les poèmes où l'on entrevoit un "bonheur" baudelairien et où l'alchimie poétique invite le lecteur à des voyages, parfois exotiques.
Indiqués par des croix : les poèmes sombres, marqués par le spleen ou des évocations sarcastiques du monde.



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