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Par vincentlissonnet - 06:23, mardi 24 septembre 2024 .. Lien

Les Mangeurs de Ricotta, Vincenzo Campi, vers 1580, musée des Beaux arts de Lyon

Gargantua - chapitre IV « De l'enfance de Pantagruel » - François Rabelais – 1534

Mais Pantagruel estant encores au berseau fit cas bien espoventables. Je laisse icy à dire comment, à chascun de ses repas, il humoit le laict de quatre mille six cens vaches, et comment, pour luy faire un paeslon (1) à cuire sa bouillie, furent occupez tous les pesliers de Saumur en Anjou, de Villedieu en Normandie, de Bramont en Lorraine (2), et luy bailloit on ladicte bouillie en grand timbre (3) qui est encores de présent à Bourges, près du palays ; mais les dentz luy estoient desja tant crues et fortifiées qu'il en rompit dudict tymbre un grand morceau, comme très bien apparoist. Certain jour, vers le matin, que on le vouloit faire tetter une de ses vaches (car de nourrisses il n'en eut jamais aultrement, comme dict l'hystoire), il se deffit des liens qui le tenoyent au berceau un des bras, et vous prent ladicte vache par dessoubz le jarret, et luy mangea les deux tétins et la moytié du ventre, avecques le foye et les roignons, et l'eust toute dévorée, n'eust esté quelle cryoit horriblement, comme si les loups la tenoient aux jambes, auquel cry le monde arriva, et ostèrent ladicte vache à Pantagruel; mais ilz ne sceurent si bien faire que le jarret ne luy en demourast comme il le tenoit, et le mangeoit très bien, comme vous feriez d'une saulcisse ; et quand on luy voulut oster l'os, il l'avalla bien tost comme un cormaran (4) feroit un petit poisson; et après commença à dire : « Bon, bon, bon », car il ne sçavoit encores bien parler, voulant donner à entendre que il l'avoit trouvé fort bon, et qu'il n'en failloit plus que autant. Ce que voyans, ceux qui le servoyent le lièrent à gros cables, comme sont sont ceulx que l'on faict à Tain (5) pour le voyage du sel à Lyon ; ou comme sont ceulx de la grand nauf Françoyse (6) qui est au port de Grâce en Normandie.


Comment Gargamelle étant grosse de Gargantua mangea profusion de tripes.

Extrait de Gargantua, Chapitre IV, François Rabelais, 1534

Comment Gargamelle étant grosse de Gargantua mangea profusion de tripes.

Voici en quelle occasion et de quelle manière Gargamelle accoucha, et, si vous ne le croyez pas, que le fondement vous échappe !

Le fondement lui échappait, par un après-dîner, le troisième jour de février, pour avoir mangé trop de gaudebillaux. Les gaudebillaux sont de grasses tripes de coiraux. Les coiraux sont des boeufs engraissés à la crèche et dans les prés guimaux. Les prés guimaux, ce sont ceux qui donnent de l'herbe deux fois par an. Ces boeufs gras, ils en avaient fait tuer trois cent soixante-sept mille quatorze pour qu'on les sale à mardi gras, afin d'avoir en début de printemps du boeuf de saison en abondance, de façon à pouvoir faire au début des repas un bénédicité de salaisons, et mieux se mettre au vin.

Les tripes furent copieuses, comme vous vous en doutez, et si savoureuses que chacun s'en léchait les doigts. Mais là où il y eut bien une diablerie à grand spectacle, c'est qu'il n'était pas possible de les mettre longtemps de côté car elles se seraient avariées, ce qui paraissait inadmissible. Il fut donc décidé qu'on les bâfrerait sans rien en perdre. À cette fin, ils convièrent tous les villageois de Cinais, de Seuilly, de La Roche-Clermault, de Vaugaudry, sans oublier ceux du Coudray-Montpensier, du Gué de Vède et les autres, tous bons buveurs, bons compagnons et fameux joueurs de quilles-là.

Le bonhomme Grandgousier y prenait grand plaisir et commandait qu'on y aille à pleines écuelles. Il disait toutefois à sa femme d'en manger le moins possible, vu qu'elle approchait de son terme et que cette tripaille n'était pas une nourriture très recommandable :
« On a, disait-il, grande envie de mâcher de la merde, si on mange ce qui l'enveloppe. » En dépit de ces remontrances, elle en mangea seize muids, deux baquets et six pots. Oh ! la belle matière fécale qui devait boursoufler en elle !

Après dîner, tous allèrent pêle-mêle à la Saulsaie, et là, sur l'herbe drue, ils dansèrent au son des joyeux flageolets et des douces cornemuses, de si bon coeur que c'était un passe-temps céleste que de les voir ainsi se rigoler.



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