La " Fêlure" de Jacques Lantier( 1GM1)
Lecture analytique 1 dans la Bête Humaine de Zola
La fêlure de Jacques :
P84 dans l'édition folio. »Alors Jacques, les jambes brisées…(…) avec les loups mangeurs de femmes au fond des bois »
Objectif : faire comprendre l'un des thèmes du naturalisme de ZOLA : l'hérédité. Le personnage est caractérisé par l'influence génétique de sa famille alcoolique, mais Zola remonte plus loin encore.
Deux centres d'intérêts du texte qui correspondent aux deux questions suivantes :
1 .A quoi voit-on dans le texte qu'il souffre d'un mal qu'il ne peut maîtriser ?
2. A quoi voit-on que Lantier cherche les causes de ce qu'il appelle sa « fêlure » ?
Pistes pour vous aider. A vous de relever les passages du texte et les procédés qui peuvent étayer l'idée.
I Un mal qu'il ne peut maîtriser malgré ses efforts (Etude du premier paragraphe)
- Prouver que le texte nous fait entrer dans l'esprit perturbé de Jacques :
Après première phrase narrative, point de vue omniscient, très long passage en point de vue interne de Jacques : discours indirect libre qui permet au lecteur de pénétrer dans l'agitation de ses pensées. Ponctuation expressive : exclamatives, juron, répétition de mots qui traduisent le trouble.
Entrecoupé par quelques retours du narrateur externe pour décrire les postures et attitudes de Jacques .
- Montrer que le désir de meurtre est associé au désir amoureux normal : deux lexiques présents dans les mêmes phrases : celui du désir amoureux : « fièvre grandissant, affolante du désir, éveil de la puberté », « posséder » « chair, plaisir, envie » (deux fois) qui expriment la sensualité de Jacques et le champ lexical de la violence meurtrière qui constitue son « mal » : « tuer » (3 occurrences), « planter », « égorger ». La pulsion meurtrière est bien associée à la vision de la femme dénudée « dès qu'il l'avait vue », « cette gorge chaude et blanche » et au désir qu'elle suscite.
- Montrer que Jacques en parle comme d'une maladie mais qu'il ne décrit pas les symptômes :
Champ lexical de la maladie : « fièvre », « convulsifs » pour « les sanglots », « guéri », « mal abominable ». Nombreux termes qui amplifient les effets du mal comme l'adjectif « abominable » : hyperbole qui montre un degré extrême, jugement porté par jacques sur ce qui lui arrive.
Dans le deuxième paragraphe : amaigrissement lié à « l'appréhension et la honte de ses crises », subites pertes d'équilibres. Mais pas « mauvaise santé » générale.
- Montrer que Jacques produit la compassion du lecteur car il lutte contre lui-même( « s'i ne s'était pas cramponné aux herbes, il serait retourné là-bas, en galopant, pour l'égorger ») cf aussi le refus de boire mentionné dans le deuxième paragraphe,: Jacques est émouvant car il lutte contre son mal et apparaît comme désespéré : gestuelle pathétique lorsqu'il est à terre, à genoux : « jambes brisées, vautré sur le ventre, face enfoncée dans l'herbe, doigts tordus entrèrent dans la terre » : corps crispé souffrant, cherchant comme à disparaitre dans le sol,
-l orsqu'il pleure : « sanglots convulsifs », « ses sanglots lui déchirèrent la gorge »,
- lorsqu'il pousse « un râle de effroyable de désespoir »,
- appel à Dieu même s'il s'agit d'un juron « Mon Dieu ! »( deux fois), supplique désespérée,
- Jacques éprouve du remords par rapport à Flore qu'il connaît depuis l'enfance.( « qu'il avait vue grandir ») et dont il a perçu l'amour : « cette enfant sauvage dont il venait de se sentir aimé si profondément ».
- Montrer que dans ce passage il est une sorte d'antihéros : 1er sens de « antihéros » : le contraire d'un héros : posture de faiblesse à terre, grand gaillard qui pleure et gémit, impuissant à maîtriser sa pulsion. 2ème sens : héros du mal : désir de tuer.
Mais malgré tout profonde humanité du personnage qui apparaît comme tragique lorsqu'il recherche les causes de son mal qui sont en dehors de lui et qu'il essaie de retenir sa pulsion.
(Passage de transition avec la deuxième partie du commentaire)
II La recherche des causes de « la fêlure. »( Etude du deuxième paragraphe)
- Montrer que Jacques se livre à un monologue intérieur où il réfléchit : véritable monologue intérieur, retrouve un peu de « calme »( « s'efforçait de se calmer ») pour tenter de réfléchir à l'origine de son mal : « il aurait voulu comprendre », cherche des explications. Retour en arrière sur sa vie, évoque les questionnements antérieurs, introspection à l'aide de questions qu'il se pose. Fait lui-même les questions et les réponses. Dédoublement.
- Détailler les différentes raisons qu'il imagine à son mal : Plusieurs pistes :
-la jeunesse des parents qui l'ont eu trop tôt : mère qui l'avait eu « très jeune », « à quinze ans et demi » »le père gamin », antithèse entre « beau » et « mauvais cœur » du père, allusison à un conflit dans le couple et à des frustrations de la mère.
- explication génétique : passe en revue la famille, les frères Claude et Etienne, il est le second dans la fratrie, donc mère à peine adolescente à sa première grossesse, sentiment qu'il et le seul à avoir souffert de cette jeunesse des parents. Mais indice d'un problème caché chez Claude le peintre cf « se dévorait » réputation de folie , de rage,
parle de « fêlure » « trou », « cassures », symptômes des « pertes d'équilibre », images pour dire ce qui est difficile à expliquer : » grande fumée qui déforme tout » : la famille est vue comme une sorte de maison lézardée qui n'est pas solide et risque de se rompre : « la famille n'était guère d'aplomb ».
-piste de l'alcoolisme : bien qu'il soit sobre, il sait que « la moindre goutte d'alcool le rendait fou » : « génération d'ivrognes » dont il était le sang gâté ».
- Montrer qu'il décrit son mal d'un point de vue clinique comme un dédoublement de personnalité :
Dédoublement de personnalité : bestialité en lui : « son moi lui échappait », « il ne s'appartenait plus », dissociation entre le corps et l'esprit : « il obéissait à ses muscles » « à la bête enragée » Indices de l'animalité dès le premier paragraphe dans le choix du vocabulaire : « vautré ( le cochon se vautre dans la fange !), enragé (chien), en galopant.(cheval) »
-
- Montrer que l'hérédité familiale est englobée dans une hérédité plus large qui renvoie à l'origine de l'humanité qui est sortie de la bestialité : mêlé à l'hérédité familiale : temps infini qui remonte aux « ancêtres », « générations » « sang gâté », « lent empoisonnement : résultat d'un processus qui remonte loin : cruauté du sentiment d'avoir à « payer » pour les autres. Fatalité injuste.
- métaphore de la bête préhistorique « une sauvagerie », un retour en arrière au statut d'avant l'humanité(« le ramenait) : « loup » au fond des bois », « mangeur de femmes » : image de l'homme prédateur. CF.Un ancêtre de Jacques vivait dans les arbres, braconnier
III En quoi cet extrait s'inscrit-il dans la perspective naturaliste de ZOLA ?
Proposez des pistes à la lumière de votre recherche sur le naturalisme et de ce que nous en avons dit samedi.
- Naturalisme, mouvement littéraire influencé par les recherches scientifiques et médicales de l'époque : Jacques est un cas de pathologie liée au désir : pulsion de meurtre, expliquée par l'hérédité familiale et même ancestrale, animalité qui resurgit dans l'homme. Donc pas de « libre arbitre », les hommes sont déterminés par leur origine. Sorte de fatalité.
- Mais pas objectivité scientifique : point de vue de Jacques, submergé par l'angoisse que lui cause sa folie : amplification de la métamorphose en bête. Zola crée la peur en provoquant l'imagination, en essayant de faire comprendre de l'intérieur ce qui se passe dans la tête d'un fou criminel. Pouvoir du roman de nous faire accéder à ce qui d 'habitude nous est impossible : pénétrer dans l'esprit d'autrui.