Etude de la scène 4 de la Dispute: Eglé /Azor (1ST2S)
Voici quelques notes qui m'ont servi pour élaborer le cours( sources NRP sur la Dispute de Marivaux) et qui peuvent vous permettre de clarifier les vôtres.
La Dispute scène 4 Première rencontre Eglé et Azor
Questions possibles sur le texte :
1. Montrez de quelle manière les personnages évoluent durant la scène. Quel lien existe-t-il entre la découverte de l'autre et le rapport au langage ?
2 .Cette scène vous semble –t- elle très éloignée dans sa construction d'une scène de rencontre traditionnelle ?
3 . Par quels procédés cette scène fait-elle rire le spectateur ? Quelle est la fonction du comique dans cette scène.
I Présentation : dans la sc3, spectateur observateur comme le couple noble : il assiste pas à pas au déroulement de l'expérience qui doit trancher la question de l'origine de l'inconstance. A la sc.3, Eglé a été « mise au monde ». La sc4 joue sur un effet d'attente chez le spectateur interne et externe. C'est ici que se noue l'expérience puisque les adolescents ne sont plus guidés par Carise et Mesrou mais par leurs seules émotions.
I Construction de la scène : Marivaux revisite un lieu commun : la scène de première vue et rencontre.
« Première fois » : première confrontation à autrui mais cet autrui est l'autre sexe, Eglé et Azor avaient été jusqu'ici élevés dans une solitude rigoureuse :
Cf « Eglé : où étiez-vous quand je ne vous connaissais pas ?
Azor : Dans un monde à moi(…) »
La scène se décompose en deux temps : à la frayeur initiale succède rapidement la reconnaissance de l'autre comme un autre soi-même. Cf « qu'elle est bien faite », « contente ». Nous découvrons Azor par les yeux d'Eglé qui elle-même passe de sa propre image dans le ruisseau à la présence de l'autre. Le dialogue est construit selon une symétrie de réaction : -Azor : Vous m'enchantez
-Eglé Vous me plaisez aussi
Enchainement de phrases brèves suggère un effet de miroir qui permet à Eglé de noter « une personne comme moi … c'est tout comme moi » pour conclure « nous nous ressemblons en tout »
Au second temps : découverte de l'altérité, d'ailleurs surtout du fait d'Azor : « Oh quelle différence ! Tout ce que je suis ne vaut pas vos yeux… »
Après avoir salué leurs similitudes, les personnages font l'expérience de leur disparité et plus encore de leur complémentarité: cf « je ne voudrais pas que vous fussiez autrement, c'est une autre perfection, je ne nie pas la mienne, gardez la vôtre ».
A la fin de la scène, les deux êtres, désormais différenciés, décident de ne plus rester seuls mais de s'appartenir l'un l'autre.
La scène peut se décomposer aussi en fonction des réactions des personnages et de leur rapprochement/éloignement.Dans la perspective d'une mise en scène, il est important de règler la circulation des personnages, d'élaborer une sorte de chorégraphie des déplacements, gestes et mimiques.
IILe ressort comique :
Découle du décalage entre ce que le spectateur peut identifier et l'ignorance des personnages. Expérience de la nature : à la culture du spectateur s'oppose la naïveté, l'innocence absolue d'Eglé et d'Azor.
Comique de situation : les personnages éprouvent leurs impressions au premier degré, se comportent naturellement c'est-à-dire franchement et naïvement sans malice sans le souci des usages cf la didascalie concernant l'entrée d'Azor : « Azor étendant les bras d'admiration et souriant. » Ou encore les déplacements, dont la maladresse tient au manque d'expérience.
Les adresses dans le dialogue se trouvent au même niveau que les apartés signifiant que pour les personnages il n'existe aucun mal à commenter tout haut leurs impressions( ex attendez… Ses regards sont pourtant bien doux… Savez-vous parliez ? »
Mais le comique est encore plus lié au langage : ils expriment au sens propre ce qui normalement relèverait du sens figuré : « J'ai beau être auprès de vous, je ne vous vois pas encore assez ». Eglé dépeint ses sensations avec une totale ingénuité comme Agnès dans l'Ecole des femmes. Elle ne connaît pas encore la différence entre homme et femme : apogée de la scène : description d'Azor au féminin : « Ah ! la voilà, c'est vous, qu'elle est bien faite ! En vérité, vous êtes aussi belle que moi. »
Mais alors qu'ils découvrent tout de l'opposition des sexes et de la séduction de ses charmes, ils semblent réinventer les codes galants de l'époque ; il est amusant de voir Azor être galant sans l'avoir appris : » Mon cœur désire vos mains » je veux toujours avoir vos mains ; ni moi, ni ma bouche ne saurions plus nous passer d'elles »
III La naissance des sentiments observés comme chez une espèce animale : Quels vont être les comportements amoureux des deux cobayes ?
. Plaisir d'entomologiste des spectateurs : comme si l'on observait le comportement d'une espèce animale. Comment l'amour dépouillé des codes culturels et des lectures que les gens ont fait à ce propos peut-il se manifester ?
Apparition de l'échange de regard, comme dans la tradition, l'amour entre par les yeux, puis les personnages se décrivent et se comparent ( nombreuses phrases comparatives) : c'est bien du regard (relevez le champ lexical de la vue) porté sur l'autre que naît la mutuelle attirance. Aux impressions générales ; « une personne comme moi » succède une émotion individuelle et particulière : « vous me ravissez », le plaisir de voir entraîne naturellement le désir de l'autre, les yeux seuls ne peuvent plus alors contenter les personnages : "j'ai beau être auprès de vous, je ne vous vois pas encore assez » : désir de sentir le corps de l'autre, d'être plus près encore, de se toucher. La pure sensation se transforme en sentiment.
Avec l'émergence de ce sentiment coïncide la nécessité du langage ; besoin de nommer ce qu'ils ressentent. Si Azor perd d'abord la faculté de parler ( troubles liés à la naissance du désir) : » le plaisir de vous voir m'a d'abord ôté la parole », la rencontre se transforme bien vite en exercice de formulation. Aimer, c'est le dire le plaisir procuré par l'autre cf l'alternance des formules avec les verbes "ravir, enchanter, plaire". Effet quasi magique de l'autre comme le prouve le lexique du ravissement et de l'enchantement. La naissance des sentiments va de pair avec celle de la conscience. Les personnages commentent ce qu'ils ressentent, analysent.
Mais pessimisme de Marivaux car très vite les jeunes gens de la « nature » en viennent au badinage presque galant et mondain, en partie du fait de la coquetterie qui émerge très vite chez Eglé : cf« la personne rit, on dirait qu'elle m'admire » et chez Azor : possessivité : ‘"je veux toujours avoir vos mains » .La coquetterie des femmes et la possessivité des hommes ne seraient donc pas de l'ordre de la culture , des codes sociaux et mondains , mais inscrits dans la nature humaine des hommes et des femmes.
L'on sent que l'innocence et que la pureté de l'origine ne sont peut-être qu'un vain mot dès la sc4.