Penser après les cours...!

Notes sur Apollinaire (1) (suite d'après TDC)

Par cyberblaise - publié le mardi 8 juin 2010 à 12:34 dans Alcools d'Apollinaire

Apollinaire, précurseur du surréalisme

Il est d'abord l'inventeur du mot en qualifiant de "drame surréaliste » sa pièce Les Mamelles de Tiresias en 1917.Dans la préface il écrit :
« Quand l'homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe. Il a fait du surréalisme sans le savoir. »
Le surréalisme selon lui désigne ainsi l'invention métaphorique comme création à part entière qui n'imite pas le réel. Ce terme succède à ceux d'orphisme et de surnaturalisme pour désigner « un art qui n'est pas le naturalisme photographique uniquement et qui cependant soit la nature, même ce qu'on en voit et ce qu'elle contient, cette nature intérieure aux merveilles insoupçonnées, impondérables, impitoyables et joyeuses. Il faut réagir contre le pessimisme qui depuis le début du XIXème siècle n'a pas cessé de hanter nos écrivains. Il faut exalter l'homme, et non pas le diminuer, le déprimer, le démoraliser. Il faut qu'il jouisse de tout, même de ses souffrances. » (interview d'Apollinaire par Gaston Picard dans Le Pays 24 juin 1917

Cette volonté de jouir de tout et d'exalter l'homme est au cœur du surréalisme : puissance créatrice de l'imagination sublimée, même si Breton donnera un autre sens au mot « surréalisme ». Il a fréquenté Apollinaire avec Soupault, il parle de « don prodigieux d'émerveillement », dit qu'Apollinaire « prend à cœur de toujours combler ce Vœu d'imprévu qui signale le goût moderne, mais il le critiquera aussi : « Et qu'a su dire Apollinaire de cet esprit nouveau qu'il a passé son temps à invoquer ? Il n'y a qu'à lire l'article paru avant sa mort et intitulé L'esprit Nouveau et les poètes pour être frappé du néant de sa méditation et de l'inutilité de tout ce bruit »
IL lui reproche son érudition, son patriotisme et le lien qu'Apollinaire soutient entre poésie et science.

 

 

Une poésie incantatoire.

Poésie, magie et chant.

Le goût du merveilleux.


Dès 1908 la devise : “J'émerveille » qui servait de légendes à l'une de gravures de Raoul Dufy (pensez à la liaison entre Apollinaire et les peintres) illustrant son recueil Le Bestiaire. Lié à l'esthétique de la surprise. Mais aussi lien entre poésie, chant et magie.
Thèmes et personnages qui ressortissent au merveilleux cf Loreley, nixes nicettes, fées, Merlin, Viviane, Simon le mage, tzigane etc
Description du réel qui glisse souvent vers le fantastique : cf « Zone », « Vendémiaire », « Nuit Rhénane », « les Sapins ».
Parfois aussi récits de rêve : « Palais » ou de contes fantastiques : « La maison des morts »
« Cortège », « Le Brasier » ou « les fiançailles » donnant au poète un pouvoir de vision ou de voyance qui métamorphose la réalité comme le voulait Rimbaud : « Les fleurs à mes yeux redeviennent des flammes »
Comment comment réduire/ l'infiniment petite science/ que m'imposent mes sens » in « Fiançailles »

L'alchimie du verbe.

La dimension incantatoire ne tient pas seulement à l'intrusion du merveilleux mais aussi à la musicalité et à l'envoûtement opéré par les mots. L'œuvre a d'ailleurs inspiré musiciens et chanteurs : cf Leo Ferré.
Nombreuses chansons : « Pont Mirabeau », « Chanson du Mal aimé », « le voyageur » etc
Répétitions de toutes sortes ;
De vers à la manière d'un refrain Cf « Marie, » « la Chanson du mal aimé »
De mots à l'intérieur d'un vers ou d'une strophe : exaltation lyrique, rythme lancinant cf Salomé : « Mon coeur battait battait très fort à sa parole » ou dans « Automne » ; « Oh l'automne l'automne a fait mourir l'été »
-anaphores : présentatifs « c'est » dans Zone ou « ni » dans « poème lu au mariage d'André Salmon » qui donnent aux vers une allure de litanie.
-répétitions de sonorités : allitérations : « Et je m'éloignerai m'illuminant au milieu d'ombres » dans Cortège et assonances : L'amour lourd comme un ours privé /Dansa debout quand nous voulûmes » dans « La Tzigane », parfois harmonie imitative : « les poules dans la cour caquètent » dans « Aubade chantée à Laetare l'an passé ».

Apollinaire se montre comme fasciné par les mots, du plus banal au plus étrange cf « un cul de dame damascène » dans la Chanson du mal Aimé
Parfois jeu de mot, calembour, équivoque : « L'amour jeu des nombrils ou jeu de la grande oie/ La mourre jeu du nombre illusoire des doigts/ »
OU dans « le Pont Mirabeau » : « Comme la vie est lente/ Et comme l'Espérance est violente » Rime équivoquée.

Le charme des énigmes
Certains poèmes sont limpides ,d'autres plus hermétiques, textes cryptés à la manière de formules magiques au son envoûtant Cf « Chantre », le monostiche
« Et l'unique cordeau des trompettes marines »
Alexandrin parfaitement régulier qui surprend par son unicité et sa syntaxe, fragment détaché d'un ensemble manquant ou une note jaillissant du silence, effet ambigu, double sens. : « Trompette marine » en fait un instrument à corde ( Molière en parle dans Le Bourgeois Gentilhomme, M. Jourdain amateur de cet instrument grossier déjà démodé à son époque)
« Cordeau » peut se lire comme un calembour : cor d'eau ( trompette marine), « unique » renvoie aussi bien au monocorde qu'au monostiche, champ lexical dela musique. « Chantre » à la fois noble et moqué : un chantre de village, exaltation lyrique et dérision.
Inséré au dernier moment sur les épreuves du recueil, ce poème singulier est peut-être le manifeste de l'esthétique d'Apollinaire qui aime surprendre son lecteur en exploitant les ressources musicales et ludiques du langage : tout y est l'exaltation lyrique, l'esthétique de la surprise, le jeu avec la tradition, la dérision à son propre égard, l'humour...
Parfois poèmes comptines énigmatiques : cf « La dame ».Morcellement et réécriture de poèmes antérieurs qui créent l'énigme.
Plus rupture de sens, pratique de l'asyndète( rupture de construction syntaxique), plus éclectisme des références érudites qui ne se comprennent pas sans dictionnaire Cf « Le Larron »
Le lecteur qui cherche une satisfaction rationnelle de compréhension risque alors de se détourner devant l'étrangeté, au lieu de se laisser séduire par la magie des sonorités. Parfois il faut laisser le sens référentiel( qui renvoie à une réalité tangible) au second plan pour goûter la poésie d'Apollinaire !



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Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
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