"Qu'est ce qu'un beau poème sinon une folie retouchée?"
Dans le prolongement de la réflexion de ce matin, voici une proposition rédigée:
DISSERTATION
Toujours la poésie est associée à la beauté, elle serait un usage de la langue qui viserait à la perfection de l'expression. A tel point que la notion de « beau poème » est perçue comme un pléonasme, une redondance. Pourtant les définitions du « beau poème » abondent. Chaque lecteur est convié à proposer sa définition, définition hautement subjective, qui dépend de sa culture, de sa conception de la poésie, de ses goûts et de son humeur.
Gaston Bachelard, éminent critique littéraire, s'est risqué un jour à la définition suivante : « Qu'est-ce qu'un beau poème sinon une folie retouchée ? »
Prudente, interrogative, mais aussi restrictive, sa définition prend la forme d'un oxymore que nous allons sonder. En quel sens peut-on dire qu' « un beau poème » est « une folie retouchée ? » N'y a-t-il pas d'autres définitions possibles, toutes aussi pertinentes ?
Comment la folie, même retouchée, peut-elle être associée à la beauté, voilà qui ne va pas de soi. Mais c'est justement la notion de « retouche » qui permet de tempérer les connotations du mot « folie ». A ce dernier est associé l'idée de désordre, de rupture du sens des réalités, d'aliénation, tout le contraire de ce que suggère la notion de beauté, à savoir l'harmonie, la forme maîtrisée, l'accord entre le fond et la forme,les proportions du nombre d'or L'oxymore bachelardien pourrait donc s'avérer antinomique par rapport à l'idée de beauté, mais, avant de trancher il faudrait être certain des sens possibles du mot « folie » et tenter de comprendre véritablement ce que Bachelard a voulu dire à travers cette figure de style.
La folie n'est pas absente du champ lexical de la poésie. Les poètes de la Renaissance ont souvent parlé de la « fureur » divine qui les possède au moment de la création poétique. L'inspiration vient des dieux qui s'emparent de l'homme, simple caisse de résonance de l'enthousiasme divin ; le poète alors ne s'appartient plus, il est habité par la Muse dans une sorte de transe, un état second. C'est ce que Ronsard décrit dans l'Hymne à l'automne. Mais dès l'Antiquité, deux figures sont associées à la poésie, Dionysos le dieu du vin et de l'ivresse et Apollon, dieu de la mesure et de la belle forme, et c'est leur association qui produit la grande poésie. Nous pouvons reconnaître là l'oxymore de la folie retouchée. Après le moment d'extase divine de l'inspiration, vient le travail sur la langue à partir du matériau fourni par l'aliénation inspiratrice.
Etre aliéné, c'est être « habité » par un autre, un étranger. Dans la poésie lyrique, l'excès du sentiment peut être considéré comme une aliénation, le sentiment de spleen, de nostalgie, de joie déborde et cet excès fait signe du côté de la folie. Sans parler de l'obsession amoureuse qui fait de l'être aimé l'unique objet de la pensée et la source de tout ce qui cherche à s'exprimer. La poésie romantique a bien des fois témoigné de cette folie là qui fait dire à Lamartine « Un seul être vous manque et tout est dépeuplé. » Et plus proche de nous, Apollinaire dans Alcools témoigne de l'état de manque et de déshérence dans lequel peut mettre la rupture amoureuse, douleur qui jette dans la déambulation, les mirages, les états seconds de l'ivresse. Mais là encore se livrer aux excès du sentiment ne fait pas de l'être qui souffre ou qui jouit un poète forcément, la qualité esthétique n'est pas pour autant garantie, le premier jet, le matériau premier pour devenir « beau poème » doit être « retouché », assemblé, pensé, mis à distance par le travail sur l'expression. C'est ainsi que « la Chanson du Mal aimé » d'Apollinaire n'est pas l'œuvre d'un homme qui écrit sur le coup de sa défaite : commencée en 1903, elle ne sera achevée qu'en 1909, quand la douleur mise à distance pourra devenir symbolique des mouvements cycliques de l'amour, qui tel le Phénix renaît de ses cendres. La structure concertée du poème, le retour du refrain, l'évolution par étapes qui retrace le parcours d'un désespoir peu à peu transmué en désir de renaissance disent assez combien le poème a été « retouché ». Et l'absence de ponctuation, décision mûrement pesée, ne doit pas faire illusion. L'on voit que dans ce cas encore la définition de Bachelard est porteuse d'une vérité.
« Folie » a quelques fois été associée à l'idée de marginalité. Serait fou celui qui n'est pas dans la norme, or le poète, à la sensibilité exacerbée, à partir du dix -neuvième siècle rejette la société marchande et industrielle qui se dessine, aspire à un autre idéal, s'interroge sur la présence du divin dans un monde désacralisé qui a tendance à faire de la science une nouvelle religion. Les poèmes peuvent alors témoigner de crises existentielles, voire du caractère « inhabitable » du monde pour celui « que ses ailes de géant empêchent de marcher », pour citer un vers célèbre de l'Albatros de Baudelaire.
Mais là encore ce qui serait folie aux yeux de certains ne s'exprime pas dans le pur mouvement du déversement d'un discours, mais est travaillé dans la forme brève du sonnet avec ses contraintes rationnelles ou dans la forme très lucidement composée du poème en prose.
A la suite de Baudelaire, d'autres poètes et en particulier Rimbaud vont être du côté de la folie d'une autre manière encore : l'expérience poétique, entreprise de connaissance, doit conduire vers l'Inconnu, ce qui n'est pas dans la nature seulement ou dans la norme sociale. Le poète peut dire « Je est un autre », il a plusieurs figures, facettes à explorer. Sa sensibilité, hors norme,l'attention qu'il porte au monde et aux êtres lui permet grâce à l'imagination de vivre la vie d'autrui, de s'identifier à l'autre, de se sentir autre et de diluer son identité en multiples fragments. De nombreux poèmes en prose de Baudelaire tels « Les fenêtres » ou « les Foules illustrent cette faculté. Rimbaud dans sa lettre à Paul Démeny évoque lucidement la nécessité pour le poète de se faire « l'âme monstrueuse », d'explorer toutes les potentialités humaines pour connaître toutes les sensations, tous les sentiments, toutes les visions par « un long et immense dérèglement de tous les sens » qui va le conduire à la découverte du jamais vu,mais la formule ne serait pas complète si Rimbaud n'avait pas ajouté l'adjectif « raisonné », ce qui dans la « folie » réintroduit le contrôle par la raison et la lucidité d'une démarche entièrement volontariste.
A contrario, ceux qui auraient pu être classés du côté de la seule « folie » auraient pu être Les Surréalistes, puisqu'il s'agit pour eux d'écrire sous la dictée de l'inconscient, de pratiquer l'écriture automatique et d'explorer l'univers du rêve, à la suite de leur lecture des textes de Freud. Mais même les Surréalistes qui parlent de « dictée de l'inconscient » ont assez rapidement renoncé à la radicalité de leur pratique pour « retoucher » les textes issus de l'écriture automatique et ne garder que les images les plus étonnantes et les plus propres à servir leur dessein de transfiguration du monde par le moyen de l'écriture.
L'on s'aperçoit ainsi que la définition de Bachelard touche juste et qu'elle saisit l'un des mystères de la poésie : comme la folie, toujours elle échappe à une saisie seulement rationnelle, elle défie les commentaires, conserve un pouvoir de suggestion irréductible à la raison et qui fait sans doute l'essentiel de son charme.
Cependant malgré sa pertinence, la définition bachelardienne n'est pas la seule possible, bien souvent ce n'est pas la notion de folie qui semble primordiale dans la définition du « beau poème ».
Pour certains tels les Classiques ou les Parnassiens, la poésie se conçoit plutôt comme un artisanat qui met en jeu la rationalité et un savoir faire exemplaire dans l'usage de la langue. « Cent fois sur le métier, remettez votre ouvrage », conseille Boileau aux apprentis poètes avec beaucoup de modestie. Il s'agit de penser clairement au sujet que l'on veut traiter et de se munir d'un outil sophistiqué pour trouver la formulation adéquate. La folie de l'inspiration, si elle existe, est secondaire. Pour les Parnassiens, la poésie est orfèvrerie, elle cisèle de beaux objets textuels, des « émaux et des camées » pour pasticher le titre d'un recueil de Théophile Gautier : la virtuosité technique, la maîtrise de la langue prévalent sur toute idée de folie.
Pour d'autres encore, le « beau poème » doit s'apparenter à la musique : « De la musique avant toute chose » préconise Verlaine et plus près de nous le poète André Velter insiste sur la dimension orale de la poésie en parlant de « chant intérieur de la langue » qui met en avant la profération d'une parole et réintroduit l'importance du souffle, de l'énergie, du rythme et du tempo. Cette dimension musicale du poème me paraît d'ailleurs fondamentale quand il s'agit de définir la spécificité de la poésie par rapport à d'autres genres littéraires, ainsi nous pouvons parler de poème en prose quand l'auteur s'est livré à un jeu savant sur le rythme des phrases, a associé la musique des sonorités à une composition rigoureuse comme nous pouvons en juger dans le poème d'Aloysius Bertrand intitulé « Il est nuit » dans lequel le récit de trois rêves se superposent, scandés par un refrain « ainsi j'ai vu, ainsi je raconte ».
Une autre tendance de la poésie, en particulier contemporaine, insiste sur la relation au monde que sa pratique engage : la poésie a pour mission alors de chanter la beauté du monde dans sa plénitude ou dans sa fragilité, de donner la parole aux choses comme le fait par exemple l'écrivain Francis Ponge dans ses bien nommée Proèmes. Ces poètes nous rendent alors l'espace extérieur plus « habitable », plus familier, en même temps que plus mystérieux parfois car ils nous font découvrir la densité des objets qui nous entourent. Parfois il s'agit de transfigurer le monde, de réaffirmer notre communion avec lui dans des poèmes qui sont des célébrations des quatre éléments, de la mer par exemple comme dans l'œuvre de Saint John Perse. Cette relation au monde n'exclut pas d'ailleurs les espaces urbains, les poètes de la modernité à la suite du Baudelaire des « Petits Poèmes en Prose » ont tenté de saisir la beauté paradoxale du monde de la ville, ses rythmes propres et de mettre à l'honneur les figures humaines qui la peuplent : passantes, vitriers, ouvriers, prostituées, émigrants ainsi que son décor illuminé par la Fée Electricité.
L'on sent bien que la poésie recouvre des pratiques et des conceptions variées qui permettent autant de définitions du « beau poème ».
Pour ma part je suis attachée à une définition de la poésie qui fait d'elle une médiatrice nous permettant de rendre éternel le transitoire, le fugitif pour calquer la définition baudelairienne de la modernité, « un beau poème » est pour moi « un monument » au sens étymologique du terme, un souvenir, un lieu qui conserve vivant ce qui est éphémère et voué à la mort, une sensation, un grand amour, un paysage, une rencontre. Apollinaire ne disait-il pas que chaque poème d'Alcools était une commémoration d'un moment de sa vie ? Dans ce cas l'accord entre la forme et le fond est primordial car pour immortaliser un élément du monde il faut trouver à chaque fois un langage unique, scellant dans le poème et la voix subjective du poète, et la singularité de l'expérience et de l'instant. Il s'agit de fixer, fixer, oui mais sans rien perdre du mouvement. Souvent les haïkus, ces poèmes de trois vers y parviennent comme miraculeusement. Ainsi pour ne citer qu'un seul exemple précis la formidable réussite d'un poème tel que « Aube » de Rimbaud dans lequel l'aurore se voit recrée dans son éveil, dans son mouvement, jeux d'ombre et de lumière, vitalité des éléments du paysage touchés par le soleil naissant, et qui relate l'expérience d'une fusion du poète avec l'ici et maintenant dans une étreinte jubilatoire.
Si la définition de Bachelard est suggestive et porteuse d'un éclairage intéressant sur la beauté du poème , elle n'est ni la seule possible ni peut-être la plus belle. La Poésie ne saurait se limiter à une fonction de garde-fou, ses pouvoirs sont plus grands encore, elle « enchante le réel » pour reprendre une formule d'André Velter et nous invite à nous élever au-dessus de nous-mêmes et à nous tenir plus droit car elle exige de nous une acuité plus vive, une plus grande écoute de l'Etre, corps et âme exaltés dans la saisie de la sensation présente, moment d'intensité particulière qui nous fait sentir ce que peut être une Vie véritable. Un « beau poème révèle « une présence » et fait une place au Sacré même si les Dieux semblent s'être retirés bien loin du monde des humains, en même temps, quand des hommes sont réunis sous l'arbre à palabres, qu'ils partagent le thé, le pain et le vin et que des paroles s'échangent, la poésie n'est jamais loin et souvent un chant s'élève…