Penser après les cours...!

Sujet d'invention donnant la parole à Apollinaire

Par cyberblaise - publié le mercredi 16 juin 2010 à 15:35 dans 1ST2S3 (2010-2011)

Le sujet demandait au candidat de faire répondre Apollinaire à un lecteur qui s'étonnait que des objets du quotidiens figurassent dans ses vers sous la forme d'une lettre ouverte.


Sujet d'invention : lettre ouverte d'Apollinaire

 

 

Par le truchement de ce magazine, je reçois beaucoup de lettres enthousiastes mais je voudrais répondre aujourd'hui par une lettre ouverte à ce lecteur qui me reproche d'évoquer dans mes poèmes des objets du quotidiens qui selon lui n'ont rien à y faire ! L'on se croirait revenu à la bataille d'Hernani où l'on s'étripait dans les théâtres par ce que l'auteur avait osé utiliser le mot «  mouchoir » dans l'un de ces vers, si ce n'est à la querelle, apparemment toujours d'actualité, des Anciens - que je respecte fort - et des Modernes dont je suis.

            J'aime le monde urbain et ce qu'il offre à ma vision, je cherche à déceler la beauté de notre quotidien parce que là réside la nouveauté, l'inconnu que Baudelaire et plus encore Rimbaud ont appelés de leurs vœux, là sont les thèmes pas encore traités dont un artiste du langage peut s'emparer. J'écris dans «  Zone » : « Tu lis les prospectus les catalogues les affiches qui chantent tout haut Voilà la poésie ce matin », c'est parce que je suis sincèrement émerveillé par la beauté plastique d'une rue parisienne telle que mes amis peintres m'ont appris à la regarder qu'il y a là une beauté que les poètes n'ont pas encore remarquée et qui fait le charme de notre temps selon moi. C'est dans la trivialité du quotidien qu'il faut savoir dénicher la merveille qui nous le fera paraître plus poétique et qui changera notre rapport au monde. Dans un poème intitulé « L'avion », je suis au moins aussi sensible au choix du nom par Ader de cette invention qu'au moyen de transport que j'exalte comme une façon de nous égaler aux dieux, je réagis en poète amoureux de la langue car derrière le mot « avion », je reconnais l'oiseau originel et ainsi je me situe dans la lignée d'un Mallarmé, poète incontesté, lorsqu'il demande au poète de « redonner un sens plus pur aux mots de la tribu », c'est bien là également l'une des missions du poète de lutter contre l'usure du langage, cette monnaie courante, et de lui donner sa plus haute force.

D'ailleurs je ne suis pas le seul à m'inspirer des nouveautés que nous offre le monde : dès la fin du XIXème siècle il s'est trouvé des poètes pour s'intéresser au cadre urbain, aux villes tentaculaires comme Emile Verhaeren, mais moi je ne veux pas désespéré l'homme en ne peignant la ville que sous ses aspects mortifères, je ne suis pas baudelairien en ce sens. Il faut exalter l'homme et non pas le diminuer, le déprimer, le démoraliser. L'homme peut jouir de tout, même de ses souffrances et il doit être fier de ce qui représente une véritable conquête : la vitesse, l'élévation dans le ciel, l'extension des limites de l'exploration. Je ne partage pas toutes les idées futuristes, notamment pas celles qui réclament une révolution, mais comme certains artistes de ce mouvement je suis fasciné par les nouveaux possibles et je cherche une langue pour les exprimer.

            J'aime les surprises et la ville en fourmille comme l'avait déjà pressenti Baudelaire dont le poème «  A une passante » révèle cette sorte d'épiphanie que permet le décor urbain si généreux pour le flâneur attentif, la Tour Eiffel se fait bergère, les tramways se font troupeaux, des avis à la façon des perroquets criaillent, tout est source d'émerveillement. Je crois que la surprise est le grand ressort du nouveau ; il faut bousculer le lecteur dans ses habitudes et je pratique sciemment la métaphore brutale : « Zone » se termine sur l'image du soleil cou coupé, les pétales de cerisiers sont les ongles de celle que j'ai tant aimée, l'Automne est ma saison mentale. Autant d'images qui je crois sont propres à hanter l'imagination du lecteur, à l'obséder et qui pour moi sonnent juste au moment où je les écris, ce qui veut se dire alors ne saurait se dire autrement.

            En fait, il n'y a pas de sujet antipoétique, je l'ai déjà dit dans ma conférence sur l'Esprit nouveau, ce qui compte en poésie, c'est le travail sur la langue, la manière de dire. Outre l'émerveillement, le renouvellement du monde dans la saisie de ses beautés cachées, de ses fulgurances, ce que je cherche à créer, c'est une musique, un rythme particulier qui corresponde au rythme de ce temps et de ce que je veux exprimer. Tenez, dans Alcools, j'ai supprimé la ponctuation, à la dernière minute, les épreuves étant prêtes à l'impression, c'est que j'ai voulu souligner ainsi l'importance du vers et de sa coupe par rapport à la syntaxe, donc l'importance de la musique sur le sens exhibé. Du coup, bien sûr, je laisse aussi une plus grande liberté au lecteur d'assembler les mots à sa guise, ce qui peut l'amener à des surprises et à une polysémie qui  enrichit sa lecture.

            Depuis ma rencontre avec Picasso, Delaunay et toute la bande du bateau lavoir, je ne puis plus écrire exactement de la même façon : ce qui me plaît dans leur peinture, c'est qu'ils ne cherchent pas à représenter la réalité telle qu'elle est, à en donner l'illusion, ce qu'ils peignent, c'est leur façon de voir cette réalité, la perception qu'ils en ont dans des compositions qui renouvellent les apparences. Je ne fais pas de cubisme mais dans « Zone » j'ai essayé d'évoquer ma vie dans le laps de temps d'une journée d'errance et j'ai juxtaposé des fragments qui renvoient à des époques différentes comme les cubistes assemblent dans un même plan les différentes parties du corps du modèle dont on peut alors saisir toutes les faces en même temps. Je rêve d'ubiquité, d'un regard surplombant. Je voudrais posséder plusieurs existences ! J'aime le fantastique qui efface les limites entre les vivants et les morts comme je l'écris dans « La Maison des Morts ». J'affectionne les collages et je n'ai pas hésité à mélanger des vers qui appartenaient à des poèmes différents et à les réassembler comme dans « L'Emigrant de Landor Road » ou même la « Chanson du Mal aimé ».

            Cela dit je ne suis pas un révolutionnaire et il ne faudrait pas me faire dire que je veux rompre avec nos grands prédécesseurs en poésie. J'ai le goût profond des grandes époques, et j'honore infiniment le grand Siècle. Mais je pense que la meilleure façon d'être classique et pondéré est d'être de son temps en ne sacrifiant rien de ce que les Anciens ont pu nous apprendre. Ma poésie est d'abord lyrique chacun de mes poèmes commémore un événement de ma vie et certains de mes thèmes ne sont qu'un renouvellement des thèmes traités avant moi : la fuite du temps, la plainte de l'amour perdu. Je ne suis pas le Ténébreux, le Veuf, l'Inconsolé, je suis le mal aimé, je sais ce que je dois aux poètes lyriques et si je joue avec le vers, c'est pour mieux lui faire rendre sens. Même mon monostique « Chantre » n'est pas un canular de farceur mais un véritable art poétique pour qui sait le lire et un hommage à la métrique : du blanc de la page, surgit le mugissement de la trompette marine qui s'avère voix d'un instrument  monocorde, le poème se faisant à la fois calligramme et célébration du chant lyrique, non sans ironie. Tout dire en un seul vers, quelle gageure ! Non. Certes j'aime le jeu des vers mais la jeunesse m'aime car mes poèmes d'amour sont des chansons. J'en veux pour preuve l'extraordinaire succès du « Pont Mirabeau ».    

            Si ma poésie touche sans doute c'est que le lecteur d'aujourd'hui, à travers mon errance personnelle, mes angoisses et mes émerveillements, se reconnaît : ne sommes-nous pas perdus dans un monde désorienté ? Les dieux s'éloignent, les hommes se croient des dieux, les amours déçoivent et blessent, chaque homme de rencontre dans la ville est une figure possible de nous-même. Face à cet éclatement, cet émiettement, la poésie nous offre un lieu où nous tenir et c'est dans « Cortège » que « l'on me battit comme on élève une tour ».

Très chers lecteurs, j'espère que mon propos aura su vous convaincre de l'importance d'être moderne, on ne doit appeler poète que celui qui invente, qui crée dans la mesure où l'homme peut créer et c'est pourquoi j'ai la plus grande admiration pour les inventeurs de tous bords qui sont poètes à leur manière. Je terminerai par une boutade : quand l'homme a voulu imiter la marche, il a créé la roue qui ne ressemble pas à une jambe…

A bon entendeur, salut !

                                                                                              Guillaume Apollinaire



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Ce blog est une invitation à se cultiver après les cours pour mes élèves du lycée Camille See de Colmar. J'aimerais qu'il devienne le lieu d'approfondissement des petites digressions qui font le charme des cours et aussi l'occasion d'échanger nos bonheurs de lecture et des informations sur les événements culturels susceptibles de nourrir notre vie.
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