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les carillons d'une vie par Jihane Kamil

Par abdous - 16:44, mardi 2 novembre 2010 .. Rubrique : Création .. commentaires : 1 .. Lien

                                                                                      
 

         C'était une de ces nuits où la douce brise nocturne chatouillait les carillons, et la lune éclairait l'insondable étendue d'étoiles qui scintillaient, chacune son tour comme de gargantuesques miroirs qui reflétaient ; très au loin, les rayons de quelques soleils lointains.

Eden dans son lit douillet comptait les moutons, attendant que le sommeil daigne s'allier à son corps chétif. Eden avait eu onze ans ce jour-là, et ses parents avaient fêté l'évènement. La fête fut très agréable, et il eut plein de présents, mais ni le ballon, ni la console ne lui avait restitué le sourire qui imprégnait son visage angélique, il y avait une année de cela, quand il le sut ; quand il entendit sa mère gémir et se morfondre sur son père. Ils s'échangèrent des paroles qui erraient péniblement dans l'air. Il sut qu'une terrible vérité lui avait été cachée; il sut depuis ce jour-là  que rien n'allait plus comme avant.

        A dix ans, on ignore la raison qui pousse sa maman à se raser les cheveux ,tellement ils tombaient. A dix ans, un enfant croit que la pâleur livide qui orne le visage de sa mère n'est qu'une trace des années qui s'accumulent le temps d'une vie. Il ignorait pourquoi tout d'un coup, ses os se firent plus imposants et essayaient de pénétrer la fine peau jaunie de sa mère. Il savait pourtant qu'elle avait jeté tous ses habits ; qui désormais étaient infiniment trop amples pour elle. Mais surtout, il essayait de savoir pourquoi elle s'absentait des semaines entières, tandis que son père lui affirmait que le travail l'y obligeait.

        Ce soir-là, il réfléchissait, bercé par le son métallique des carillons qui tintaient. Il pensait à tout, et à rien, mais il sentait dans l'air qu'il respirait, une terrible sensation d'urgence, et ce n'était guère l'excitation d'une nouvelle année vécue, mais un pressentiment ; une intuition. Ce soir-là, avant de dormir, il avait embrassé sa mère si fort et si véhément comme jamais, et sans nulle raison.

         La lumière d'en face s'alluma soudainement, et les moutons d'Eden s'échappèrent de ses rêves dans un silencieux brouhaha. Il se leva vers la porte de l'autre chambre, colla son oreille contre elle, et patienta.

« -Non, mon amour ! Ma chérie !...Réveille-toi ! Réveille-toi !...Tu ne peux pas me laisser. Ne me laisse pas ! Je t'en prie. »

Et pour la première fois de sa vie, Eden sut qu'un homme pouvait pleurer ; que son père pouvait.

         Un an plus tard, jour pour jour, Eden avait douze ans, mais cette fois-ci, ni fête ni cadeau, et ni parents. Ce jour-là, il se souvint de la fameuse nuit de ses onze ans, il se rappela comment il avait tristement quitté la maison, un sac sur le dos, marchant là où le destin le menait. Une vieille dame l'avait chaleureusement accueilli en son sein, dans son petit cottage dans les champs. Il se souvint de son reflet au miroir, le reflet d'un petit garçon brisé. Ce jour-là, ce qu'il y avait, c'était un homme à peine une année plus tard ; un homme au cœur prématuré, vieux, et portant dans ses yeux marrons, les débris d'un passé agréable, et si lointain.

       Eden pensait tout le temps que c'est une chose agréable de savoir les personnes qu'on aime dans un sommeil paisible et profond, s'abandonnant aux songes, et fuyant les souffrances. Savoir sa mère dans l'au-delà, dans les cieux, le réconfortait. Au moins, elle ne connaissait plus la douleur de son cancer. Son père ; il ne l'avait pas revu depuis la fameuse nuit qui a fait que le petit devienne homme, et il s'était fermement résigné à ne plus le revoir.

Malgré tout, la chance lui avait au moins montré ses dents une fois, car il avait cette gentille dame qui l'avait accepté sans question, et il l'aimait bien ; il aimait la voir labourer son petit champ, s'allonger sur le vieux sofa, écouter la radio innocemment, il aimait la voir dormir le soir ; à vrai dire, elle souriait, et cela le ramenait toujours auparavant, à sa maison, à sa maman. Pourtant, chaque nuit était frayeur et appréhension, oui, le petit homme avait peur que ce soit lui qui allume la lumière pour découvrir encore une fois une solitude épineuse. Aussi, il la serrait fort dans ses petits bras, chaque soir. Il ne redoutait pas les adieux, il préférait qu'elle sache toujours, et pour la dernière fois, qu'il l'aime, comme ça, elle pouvait s'en aller sans lui laisser de regrets, car c'est l'arme du passé pour resserrer son étreinte sur vous, et vous voiler l'avenir. Et les souvenirs vous permettent de survivre avec un brin d'histoire ; de l'histoire de votre minable petite vie. Eden l‘avait appris malgré lui, et le nier serait comme confronter le destin.

             Chaque soir, avant de s'endormir, il murmurait paisiblement : « Un jour de moins ».Ce soir-là, il souriait, il avait eu douze ans, il vieillissait et cela le réjouissait, car au plus profond de lui-même, il se souhaitait la mort, et  savoir qu'il mourait un peu plus chaque jour était sa source d'espoir pour survivre à un lendemain incertain. Pourtant, cette nuit-là ne ressemblait en rien aux autres.

« -Mon petit, viens là !...Je devrai dire mon petit homme, tu grandis Eden, tu sais ! Tu apprends beaucoup de choses, tu en sais beaucoup plus pour ton âge, tu ne devrais pas, mais que veux-tu ! Certains naissent heureux, d'autres tristes, d'autres simplement ne naissent pas, et j'ai l'impression que tu n'es pas encore né Eden. Tu ne souris jamais, tu ne te donnes jamais de répit, je ne vois en toi qu'une âme déchirée mon petit, et le pire est que je me contente de regarder, je ne peux rien faire pour toi à part te donner une maison, un lit et de quoi manger. Ce n'est pas la vie dont rêvent les petits garçons, et tu ne réagis même pas.

Tu sais très bien que mes enfants m'ont oubliée, et que j'en souffre depuis des années, mais depuis une année jour pour jour, j'ai enfin pu revivre, j'ai enfin trouvé une raison qui m'attacherait à ma petit vie, qui me pousserait à me battre contre la mort, et cette raison, c'est toi. Alors d'un côté si tu t'en vas, je perdrai peut être ma bataille, mais tu gagneras la tienne, et nous vaincrons ensemble mon petit. Et que tu le veuilles ou non, un jour je partirai à mon tour, comme ta mère, seulement quand ce sera mon tour, je voudrais que tu sois heureux, avant de me serrer dans tes bras le soir. Vois-tu Eden, si tu n'avais pas été là, Dieu seul sait où j'aurais été en ce moment, mais sache que tu es entrain de faire vivre les mêmes souffrances à ton père, et crois-moi, les douleurs sans les tiennes, n'ont pas dû lui manquer.

Les hommes, mon petit, ont des choix à faire, et tu en as un, mais quoi que tu choisisses, je t'aimerai mon petit… »

         Une larme perlait sur ses joues ridées, ses yeux scintillaient comme de luisantes étoiles dans le ciel, et pourtant elle souriait, encore et encore…

« -C'est ton anniversaire aujourd'hui, alors évitons les larmes. Retourne-toi Eden. »

           Il découvrit une bicyclette près de laquelle posait un petit paquet cadeau. Il contempla la bicyclette, ébahi, avant d'ouvrir le paquet. Ce qu'il y trouva le remua comme jamais. Il courut vers la gentille dame ridée, et sauta à son cou.

« -Doucement mon petit, j'ai perdu la forme, le sais-tu ?...Ne pleure pas, je t'en prie. J'ai pensé que des carillons te feraient plaisir, et t'aideraient à te décider. Je sais que tu en avais  là-bas…

         La nuit, Eden ne put dormir, les carillons qui tintaient comme auparavant avaient réveillé en lui le petit garçon qu'il avait si désespérément enterré. Il réfléchissait, maudissait la vie, mais il se leva ; décidé, et avec toute la fausse joie du monde,  réveilla la vieille dame et lui murmura :

« -Tâche de rester en vie, quand je reviendrai…Je t'en supplie. Je t'aime. »

Elle lui sourit, il l'embrassa sur le front avant de quitter la maison, un sac sur le dos. Le même scénario se répétait mais cette fois-ci, il savait où aller.

Les carillons attachés au vélo, étaient pour lui une joyeuse symphonie qui pénétrait les ténèbres dans lesquelles il s'engageait, comme un homme. Il avait sans doute pris le bon chemin, le bon choix ; néanmoins, il avait énormément fauté, et certaines erreurs sont irréparables.

Le chemin fut assez long et épuisant, mais certaines douleurs sont agréables, quand on sait qu'après l'orage vient le soleil, ou tout simplement, quand on sait qu'on les mérite. Aussi, il avait ignoré la douleur qui surmontait ses jambes tellement il avait pédalé. Il avait négligé les plaies ouvertes sur ses mains quand il avait grimpé au vieux chêne, pour sauter dans sa vieille chambre à travers la fenêtre ouverte. Une fois dedans, il constata avec peine que tout avait changé ; les murs, le parquet, les rideaux… En allumant la lumière, il retint un cri d'horreur, avant de courir vers la chambre de ses parents. S'était-il trompé de maison ? Non, et pourtant il aurait aimé que la réponse soit un oui. Dans sa chambre dormait une petite fille d'environ dix ans, et dans celle de ses parents, un couple qu'il n'avait jamais vu avant.

-Qui es-tu ? Que veux-tu ? Comment es-tu entré ici ?

Eden n'entendait rien, il levait les yeux vers le plafond.

-Nous ne te ferons pas de mal…

Il baissa les yeux, éclata en sanglots. La jeune dame le prit dans ses bras, essuya ses larmes.

-         Charles, j'ai déjà vu ce garçon quelque part…Oui, je m'en souviens maintenant. Tu es le petit garçon de la photo. Nous l'avions trouvée ici quand nous avons acheté la maison. Si si ! Je m'en rappelle à cause du nom marqué dessus : Eden, comme les jardins d'Eden. Tu dois être Eden, n'est-ce pas ? Que fais-tu ici tard la nuit ?

-         Ma chérie, ne te souviens-tu donc pas ? L'agent immobilier nous avait dit que le propriétaire de la maison était mort, peu après avoir perdu sa femme, et après…la disparition de son fils.

Le monde s'écroulait autour d'Eden, violemment et tout d'un coup. L'air s'engouffrait douloureusement dans ses poumons, et son cœur se battait pour briser les os qui l'asphyxiaient. Les larmes jaillissaient de partout, chaudes, même brûlantes sur la peau impubère qui tremblait.

-Eden, respire, respire !

Il se leva tant bien que mal, et sortit sous le regard étonné des nouveaux occupants de la maison dans laquelle il avait commencé si joyeusement sa vie. Il ne prit même pas la peine de regarder autour de lui en quittant cette marée de souvenirs et de regrets, une marée haute dans laquelle il avait failli se noyer.

Il reprit le chemin de sa maison ; la vraie, qui l'attendait dans les champs, comme une jeune épouse aurait attendu son mari rentrer de guerre, avec tout l'appréhension du monde somnolant.

Il y arriva finalement au crépuscule. Le soleil fourrageait innocemment dans ses boucles brunes, et séchait les pleurs sur ses pommettes, comme l'aurait fait l'ami qu'il n'a jamais eu. Il leva les yeux vers l'astre luisant qui l'invitait à jouer, le contempla émerveillé, malgré sa malchance. Il s'assit sur l'herbe encore humide, adossa son vélo à un arbre, tandis que les carillons sonnaient sans arrêt. La symphonie recommençait, arpentant des rythmes nouveaux, tristes des fois, joyeux d'autres, tout comme la vie.

« -Certaines erreurs sont irréparables… »


                                                         Jihane Kamil

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17:12, mardi 2 novembre 2010 .. Envoyé par abdous -
Fluidité et exubérance ,simplicité et élégance telles sont les qualités de ton style Jihane. Continue à écrire car tu as un vrai talent . Abdous


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