Commentaire rédigé de l'extrait du chapitre 1 Balzac et la petite tailleuse chinoise
Balzac et la Petite tailleuse Chinoise, roman publié en 2000 par le cinéaste et romancier Dai Sijii est le récit de la rééducation subie par deux jeunes garçons, Luo et le narrateur, pendant la Révolution Culturelle de Mao Zedong. Le premier chapitre de ce roman décrit l'arrivée des deux protagonistes dans le village de la montagne où ils ont été envoyés. Un retour en arrière permet au narrateur de revenir sur l'épisode le plus douloureux de leur amitié, une scène de dénonciation publique des « crimes » du père de Luo, coupable d' « être une puante autorité savante » selon le régime et d'avoir « soigné les dents « d'un ennemi de Mao. Cet extrait nous permet de saisir les enjeux du roman à un double niveau, celui des personnages d'abord puisque le récit nous livre un moment de mise à l'épreuve de l'amitié entre les deux adolescents et celui des circonstances historiques puisque l'épisode dénonce sans ambigüité le régime maoïste comme un régime totalitaire de violence et d'arbitraire judiciaire.
La fonction de cette scène de retour en arrière est clairement de renseigner le lecteur sur la force du lien amical qui unit les deux héros du roman. Dans le premier paragraphe, le narrateur en utilisant le superlatif « le meilleur ami de ma vie » fait explicitement l'aveu du caractère absolu, exclusif, de l'amitié qui les a reliés dans le passé ; l'emploi du passé simple, en revanche, signale que cette amitié n'existe plus de la même façon au moment où le narrateur rédige son histoire, qu'elle appartient à un passé révolu.
Les phrases qui suivent l'aveu suggèrent des explications à cette amitié exceptionnelle dans la plus pure tradition chevaleresque : une enfance commune (« Nous grandîmes ensemble »),des parents qui travaillent dans le même hôpital, « des épreuves » à surmonter « parfois très dures » comme celle qui sera évoquée et qui est la plus marquante, un accord sur l'essentiel puisqu'ils ne se disputaient que « très rarement ».
Le corps du récit va d'ailleurs se concentrer sur la seule fois où cette amitié a semblé en péril puisque le narrateur révèle qu'il peut dater de « l'été 1968 » la seule fois où ils se sont « battus », à la suite de la scène d'humiliation publique du père de Luo. Alors que les deux adolescents quittent le terrain de basket où se déroule la dénonciation publique et que le narrateur se met à pleurer en songeant à l'amour qu'il porte au « vieux voisin, le dentiste » qu'est le père de Luo, ce dernier le « gifle » sans explication et manque le jeter à terre. Le texte est très elliptique, le geste de violence n'est pas explicité et demeure mystérieux pour le lecteur comme peut-être pour le narrateur, mais il invite à la réflexion. Qu'est-ce qui a pu motiver ce geste d'agressivité à l'égard du meilleur ami ?
Le lecteur peut suggérer plusieurs pistes : Luo en proie à la rage et à la révolte face à la scène à laquelle il vient d'assister retourne son impuissance contre la seule personne qui a été témoin également de l'humiliation du père, la tension accumulée- chaleur, bruit assourdissant du haut-parleur et des cris, torture et humiliation du père- se résout en un geste de violence disproportionnée. Peut-être Luo refuse –t-il l'attendrissement des larmes qui ferait qu'il s'effondre mentalement et préfère-t-il réagir par la violence pour rester dans la logique héroïque qui avait présidé à sa demande d'aller sur le lieu de la dénonciation publique, en effet, au discours direct, le texte révèle l'objectif du courageux Luo : « on va identifier ceux qui dénoncent et battent mon père, et on se vengera d'eux quand on sera plus grand. » Ce projet de vengeance nécessite de la force, un endurcissement du cœur et pas l'attendrissement sur soi et sur le père, peut-être Luo n'a-t-il pas supporté la différence de réaction entre le narrateur et lui et l'a-t-il perçue comme une trahison ?
Sans doute aussi les deux jeunes gens ont-ils compris l'extraordinaire courage du père qui parvient à ne pas se laisser aller à des confidences scabreuses, d'autant plus humiliantes qu'elles auraient été des mensonges en disant « mais dès que je l'ai touchée, je suis tombé…dans les nuages et le brouillard », les trois points exprimant le temps du sursaut nécessaire pour inventer la parade qui affirme la liberté du père inaliénable face à ceux qui cherchent à le dégrader moralement. Pour Luo peut être faut-il se maintenir à la hauteur du père et ne pas se laisser aller aux larmes.
E tous les cas, l'unique violence de Luo à l'égard du narrateur est un souvenir marquant puisque le narrateur avoue qu'il s'en souviendra toujours.
Venons-en maintenant à la deuxième fonction de ce récit. Le passage est l'un des rares moments du roman où la dictature maoïste apparaît dans son horreur intégrale sans être traitée avec ironie ou humour et où l'écrivain fait comprendre que son œuvre peut être lue comme un roman engagé contre les totalitarismes, les autorités chinoises ne s'y sont d'ailleurs par trompées puisqu'elles ont longtemps interdit la traduction du roman en Chine malgré son succès international .
La scène de dénonciation publique met en lumière l'arbitraire judiciaire exercé par le régime puisque l'on assiste à une parodie de procès qui est en fait un lynchage public : les chefs d'accusation sont variés et qualifiés par le terme hyperbolique de « crime ». Est-il violenté parce qu'il est « réactionnaire », donc pour une raison d'opposition politique, parce qu'il aurait commis un adultère en trompant sa femme avec une infirmière donc pour une raison morale, parce qu'il aurait commis un abus de pouvoir en harcelant une subordonnée ?
Peu importe les griefs donc, la mise en scène- tribune en plein air sur un terrain de sport, normalement réservé à une manifestation heureuse et festive, en présence d'une foule signalée par un champ lexical hyperbolique « bondé, grouillait, toute la foule, deux milles personnes, foule d'inquisiteurs », dans un bruit assourdissant et terrifiant comme le prouve la répétition du verbe « hurler », la présence du haut-parleur et les cris- vise à humilier le prévenu : la posture est humiliante, il est obligé de « s'agenouiller au centre de la tribune », la pancarte suspendue à son cou fait qu'il courbe sa tête « de plus en plus bas », les questions qui touchent à l'intimité et qui sont scabreuses –« Comment ça s'est passé ? C'est toi qui l'as touchée le premier ou c'est elle ?», jouant des bas instincts de la foule qui veut en savoir plus, sont elles aussi humiliantes.
L'ensemble vise aussi à distiller la peur chez les gens qui sont obligés d'assister à la réunion. L'on voit bien qu'ils ont perdu leur libre arbitre individuel et se laissent embrigadés, en particulier car ils deviennent tous l'accusateur et le tortionnaire du dentiste comme on le voit à la progression des termes qui le désignent : d'abord c'est le « haut-parleur » personnifié qui « hurle », ce qui signale déjà une déshumanisation de l'accusation, puis c'est un homme à « la voix menaçante » appelé l'« inquisiteur », mot qui signifie au sens propre « celui qui pose des questions » mais dont la connotation est de sinistre mémoire, puisque c'est ainsi que l'on appelait le prêtres fanatiques qui torturaient les pseudo hérétiques, dans les procès en sorcellerie. Puis la foule s'unit en criant « comme un seul homme » et le cri est comparé par le narrateur à un « coup de tonnerre » et prend alors une force cosmique, puisque tel un oiseau de malheur, il « tournoie » au-dessus des têtes, et finalement la foule entière est dite composée « d'inquisiteurs fanatiques », chacun étant devenu bourreau. Les gens sont d'ailleurs dépossédés de leur humanité dès le début de la description de la scène, par métonymie, réduits à des « têtes noires » qui « grouillent » comme des insectes. A la fin elle « se déchaîne » comme une force brute, sans retenue possible. Une telle foule ne peut éprouver aucune compassion ni utiliser sa raison pour produire un véritablement jugement, ce qui est évidemment exclu par ceux qui manipulent ainsi la foule.
La scène s'apparente donc à une véritable scène de torture collective et la souffrance éprouvée par le père de Luo est aussi physique que morale : « la grande pancarte en ciment » lui cisaille le cou puisque « le fil de fer s'enfonçait et disparaissait presque dans sa peau » ; le père sue terriblement puisque de loin le narrateur croit voir « une large tache noire, formée par sa sueur ».Il faut approcher le micro de ses lèvres, sa réponse est qualifiée de « faible » presque tremblante ». Mais malgré les apparences, le père lutte encore pour ne pas se laisser avilir complètement puisqu'il ne se lance pas dans le récit scabreux et fictif attendu par la foule dont les instincts de meurtre sont déchaînés, il garde une relative maîtrise de sa parole, ce qui prouve sa résistance et son courage.
Par cette scène, Dai Sijii rend hommage à tous les torturés du régime et dénonce le fonctionnement, les méthodes des régimes totalitaires.
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