Les Justes Acte IV Dialogue Skouratov-Yanek (1ES2)
Les Justes, acte IV, dialogue entre Yanek et Skouratov.
1 . En quoi le dialogue a-t-il une place à part dans l'œuvre ?
-Les 3 premiers actes se déroulent dans un même lieu, l'appartement des terroristes, dans le 4ème : « cellule de la Tour Pougatchev à la prison Boutikri » donc changement de décor, donc pas forcément respect de l'unité de lieu propre à la tragédie, sauf à considérer que l'emprisonnement n'est que la continuité de l'action terroriste : ils sont déjà privés de vie, de liberté par le choix de l'Organisation elle-même cf dialogue Dora- Yanek, Dora-Anenkov.) et pour Yanek le geste de mort de l'attentat doit être « payé » de la mort du terroriste.
-Yanek sans ses frères : isolement, solitude, doit affronter les conséquences de son acte seul. Voir mise en scène de Guy-Pierre Couleau : dans les autres actes Yanek est toujours au cœur du groupe, virevoltant, enthousiaste, dans l'acte IV, abattu, au sol, douloureux, ayant perdu de sa superbe.
-Dialogue qui s'inscrit dans une série : Foka, Skouratov, la Grande Duchesse : quatre personnages qui vont représenter des opposants à Yanek et le déstabiliser dans sa détermination. Trois tentateurs : Yanek : figure christique, celui qui se sacrifie, reçoit la visite de personnages qui veulent lui faire changer de comportement. Pour le spectateur ce sont de nouveaux personnages donc regain d'intérêt, questionnement : Yanek va-t-il céder à la tentation et trahir ses frères ?
2. Skouratov : Pire ennemi des terroristes bien qu'il se prétende un adjuvant pour Yanek à maintes reprises : cf répétition du verbe « aider ». Identité déclinée : « directeur du département de la police. »
problème de sa personnalité, de sa fonction dans l'histoire, de la stratégie argumentative qu'il emploie et des valeurs qu'il porte. Est-il une machine sans conviction d'un régime totalitaire, un être sincère qui au nom de valeurs humanistes, de la morale, voire du christianisme veut le salut de Yanek ? un être machiavélique qui torture Yanek moralement et physiquement pour obtenir la reddition des terroristes et faire échouer leur lutte politique ?
Attitudes très ambivalentes qui laissent aux metteurs en scène des choix de représentation de ce personnage selon la facette que l'on met en relief.
A droit à l'une des rares didascalies qui concernent les costumes dans la pièce : « très élégant » : se veut respectable, aime les belles choses, veut impressionner les personnes auxquels il s'adresse, veut se démarquer, ne pas qu'on puisse lui reprocher un manque de tenue, veut mettre en accord l'apparence physique et les valeurs qu'il est censé représenter moralement : justice, légalité, honnêteté ( à rapprocher du champ lexical du théâtre qu'il emploie : chacun est dans son rôle), politesse avec le prisonnier, vouvoiement mais son attitude n'exclut pas la violence, basses manœuvres : fin qui justifie les moyens.
Est responsable de ce qui arrive à Yanek en prison, de son régime carcéral : Huit jours de secret, levée de cette punition, visite de Foka organisée par lui, annonce de celle de la Grande Duchesse… révèle aussi une partie de son travail de policier : surveillance des terroristes, possède des informateurs qui jouent double jeu et sait beaucoup de choses sur la personnalité de Yanek.
Stratégie pour déstabiliser Yanek : Jovialité ou ironie ? Nombreuses allusions à son rire dans les didascalies. Quel genre de rire justement ? Manie souvent le chaud et le froid, ce qui est très déroutant. Constamment ironique.
Véritable tentateur diabolique : le diable fait le mal par ses paroles.
- Flatte Yanek : « célébrité » cf publicité donnée à l'acte terroriste, désir du terroriste d'être un héros, un juste (cf plus tard la personnalité du terroriste Carlos star), commente sa fermeté de caractère comme un metteur en scène : « Bonne voix, bien placée. Vous savez ce que vous voulez. » : admiration du policier devant sa résistance à la torture mais aussi ironie, rappel du rôle que doit jouer Yanek en tant que terroriste, ce qui peut l'ébranler : s'accroche-t-il à un rôle ou a-t-il de véritables convictions ( à rapprocher de Hugo dans les Mains sales), menace indirecte de craquage qu'il pointera un peu plus loin dans le dialogue : « nerfs qui lâchent », « ne faites pas le fier »
- Semble lui manifester de la sympathie : « Vous m'intéressez » mais ambigüité du mot « intéressez », pas gratuit, vous présentez un intérêt pour moi, je peux vous utiliser. Feint de compatir à la cruauté du secret mais a utilisé cette torture pour le faire parler, feint d'avoir atténuer la solitude par des visites mais les visites sont négatives pour yanek : découvre que Foka, l'homme du peuple ne comprend pas son action révolutionnaire, qu'il s'en fiche, continue à l'appeler Barine, seigneur, n'est impressionné que par la statut de la victime du meurtre, accepte d'être le bourreau pour une remise de peine. Skouratov ironise, évoque la nécessité de l'humanité avec le thème du « visage » mais exaspère Yanek en ne lui présentant que des « visages « ennemis, essaie en fait de le mettre en colère, de le faire réagir.
- Se présente comme un adjuvant : veut l'aider, lui faire grâce de la vie mais en fait marchandage pour obtenir la fin des attentats par l'arrestation des camarades de Yanek (« Mais si vous décidez de vivre, nous les arrêterons »). Se place dans une logique morale : si un crime est commis, il faut un châtiment pour le réparer, vie sauve signifie occasion de se repentir.
- Pour l'amadouer, essaie à plusieurs reprises de créer une ressemblance entre lui et Yanek, cherche à le déstabiliser en lui montrant qu'ils ne sont pas si différents : ne pas se fier à l'apparence, le visage du policier « rebute » peut-être Yanek mais il a un « cœur » que Yanek gagnerait à « connaître ». Sous entend que lui aussi à un désir de justice comme Yanek mais qu'il diverge sur les moyens, lui est entré dans la police et Yanek dans un groupe terroriste : « On commence par vouloir la justice et on finit par organiser la police » : antithèse pour Yanek mais qui lui présente de façon atténuée par le « on « généralisant et indéfini un destin possible, une issue ct au furur « vous y viendrez peut-être », les terroristes repentis trouvent souvent des emplois dans les services de police ! Suggère qu'on peut devenir policier par idéalisme : le « on » pourrait caché un « je ». question de la grâce : les rassemble aussi, ils ont tous les deux fait grâce. Mais analogie faite par le policier entre lui et le terroriste est insupportable pour lui, cruauté soulignée par les didascalies qui imposent un rythme de jeu « un temps », lourd de signification. laisse le temps à Yanek de prendre conscience de sa position de faiblesse : c'est l'autre qui dispose de lui, qui mène le jeu, utilise les impératifs, rit, questionne…donc fausse ressemblance. Essaie de faire basculer Yanek du « nous » fraternel de l'Organisation au « nous » du moment qui relie le terroriste et le chef de la police cf « Là nous sommes au centre » : le concret de la justice :il ya eu meurtre, conséquence « repentir et châtiment ». Cette proximité voulue explique aussi les confidences de Skouratov : »c'est pour cela d'ailleurs que je me suis fait policier » : être au centre, être un héros .
- essaie de vider l'acte commis par Yanek de son sens politique : pour lui il s'agit d'un « assassinat » quand pour Yanek il s'agit de l'exécution d'un « verdict ». Il déconsidère l'acte commis en le traitant de « travail d'amateur désordonné » pour amoindrir la fin poursuivie : la chute du despotisme. Puis il le ramène à l'acte concret du meurtre qu'il ne voulait pas voir cf Acte I « Dieu m'aidant, la haine me viendra au bon moment, et m'aveuglera ». Skouratov lui fait voir les images horribles du corps morcelé après avoir utilisé l'euphémisme de « dégâts » : gros plan sur la tête arrachés, les membres séparés du corps pas reconnaissable, le sang abondant, le mot est repris deux fois, infligé de surcroit à la femme du grand duc, donc évocation de l'inhumanité à l'égard des proches de la victime. Oblige Yanek à ne pas rester dans l'abstraction des idées : verdict, tyrannie, haine, le force à reconnaître sa responsabilité personnelle dans le meurtre d'un être humain précis, donc refuse à yanek l'explication politique du geste, le statut de combattant dans une lutte armée. Douloureux pour Yanek qui est croyant et qui avait des scrupules au meurtre, pour lui la fin ne justifie pas les moyens donc doute et retour à la discussion avec Stepan : Skouratov touche juste en disant : « Vous ne devriez pas faire semblant d'oublier la tête du Grand Duc » sait que yanek a du remords et que c'est pour cela qu'il souhaite mourir. Torture supplémentaire : feint d'en avoir fini et de reconnaître sa défaite mais se ravise pour lui rappeler sa réticence à tu er des enfants, met les deux meurtres sur le même plan : « Si l'idée n'arrive pas à tuer les enfants, mérite-telle qu'on tue un grand duc ? » oblige Yanek à concéder que le raisonnement se tient.
La torture échoue car Yanek ne dénonce pas ses frères : ce n'est plus l'idéologie qui le rend fort mais la vision concrète de ses frères, il subit un véritable calvaire qui ne peut se résoudre que dans la mort acceptée.