4ème texte Le crapaud de Tristan Corbière
Quatrième texte : Tristan Corbière - Le crapaud
Peu gâté par la nature, rachitique, laid et tuberculeux, Corbière publie son recueil Les Amours jaunes à compte d'auteur. Le titre est déjà très révélateur : l'expression lyrique des sentiments (amours) sera constamment associée au rire (jaune), aux ricanements et aux sarcasmes. Le poète ne croit plus aux images héroïques du poète, à l'albatros de Baudelaire, « prince des nuées », il se voit de façon beaucoup plus humble et ironique comme un crapaud dont on ne perçoit pas les qualités. Le poème qui joue avec les formes traditionnelles et prend ses distances avec elles pour mieux mettre en accord forme et fond reprend à la fois le thème romantique de la promenade sous la lune, du « colloque sentimental » de Verlaine ( deux voix qui chuchotent au clair de lune » et le thème symboliste du poète qui se reconnaît dans un élément de la nature, dans un crapaud qui suscite le dégoût. Nous étudierons d'abord l'originalité de la forme du poème pour montrer qu'elle correspond parfaitement au sens du poème, comme le crapaud, le poème casse les attentes traditionnelles, puis nous nous intéresserons à la petite scénette que le poème dévoile et en particulier à son cadre spatio-temporel avant de porter notre attention aux personnages du texte et en parrticulier à la dimension symbolique du crapaud.
I/ Une forme surprenante et une syntaxe rompue, discordante :
Sonnet à l'envers, mais qui semble respecter en partie certaines règles.
Rimes des quatrains embrassées,avec alternance des rimes féminines et masc mais pas entre les quatrains
avec 4 rimes au lieu des 2 traditionnelles. 2 tercets avec rime suivie ER + 2 rimes embrassées OMBR(e) – IF
Une typographie particulière met en valeur le dernier vers par une ligne de pointillé, ce dernier vers traditionnel est une chute, savamment orchestrée, préparée dans le sonnet traditionnel.
Sonnet en octosyllabes au lieu du décasyllabe ou de l'alexandrin habituel, avec un vers qui pose problème « Vois-le, poète tondu, sans aile, » qui fait neuf pieds sans la synérèse très malsonnante de poète qui fait entendre la moquerie et la dérision de Corbière. Vers bancal de toute façon, comme l'animal et celui qu'il représente.
La syntaxe est elle aussi déroutante :
- par des phrases brèves, nominales, juxtaposées - par des phrases coupées par les points de suspension soit à la fin, soit bizarrement au début, qui ne délivrent qu'une partie du message.
-par l'introduction de tirets qui révèlent un dialogue oral et plusieurs personnages.
- par des coupes nombreuses pour un octosyllabe qui empêchent tout développement du vers, qui se retrouve brisé, avec des rythmes très heurtés.
- par de nombreuses exclamations au moment où l'on reconnaît le crapaud qui expriment le dégoût et le rejet, avec même un double point.
Ces écarts volontaires donnent déjà l'impression d'un poème qui s'affranchit d'une forme imposée et classique. Ou peut-être qui se . . . rit de lui-même, « rit jaune ». La douleur et la tristesse sont masquées par l'ironie et l'humour.
Le poème serait lui-même « crapaud » si l'on considère le sens dérivé et technique du mot signifiant un défaut dans une pierre précieuse. Point de grands mouvements lyriques non plus.
II/ Une scénette qui évoque un échange entre deux amoureux dans un décor détourné de l'idylle :
Une atmosphère suggérée plus que décrite (impressions auditives, visuelles), symbolique
1. Impression auditive qui semble croître par l'anaphore de chant en début de tercet.
Impression quelque peu angoissante, car le chant se détache du silence de la nuit, inquiétant aussi en raison de l'obscurité, de la lourdeur étouffante suggérée par «sans air».Le chant se prolonge par l'emploi des points de suspension et de la liquide R à la rime.
Jeu possible d'ailleurs avec chant sans air, c'est-à-dire sans musique, sans mélodie. Malgré la répétition du mot, le verbe Il chante en début du second quatrain, ce chant peut sembler déjà déprécié. (cf le coassement du crapaud => sens symbolique)
2. Les éléments du décor sont simplement juxtaposés, même dissociés par les phrases nominales avec une ambiguïté au sujet du terme « plaque » soit nom apposé à la lune, soit verbe qui aurait pour COD le vers suivant. Le mot fait entendre l'idée de rupture comme le fait aussi le nom « découpures » de la famille du verbe « couper ».
L'éclairage de cette lune paraît froid, sans aucune douceur ; bien au contraire les termes comme "plaque, métal, découpures" révèlent un aspect métallique, froid et tranchant.
Un éclairage aussi contrasté, avec des ombres puissantes (antithèse clair-sombre) plutôt inquiétant, peu propice finalement au sentiment amoureux.
3. Ces quelques éléments ont une connotation triste, angoissante même, et peuvent symboliser la mort
- « le massif » ( buisson de plantes) peu visible dans l'obscurité devient un poids écrasant, par son second sens, par le participe « enterré « et la préposition « sous » pour le crapaud.
- la terre est devenue boue gluante qui emprisonne : du ciel (rossignol) à la terre
- l'ombre régnante semble annoncer la mort
- le terme de « pierre » est équivoque : premier sens propre celui de l'animal (se cacher sous une pierre), autre sens possible par euphémisme = « mourir », la pierre devenant alors la pierre tombale. Ce sens est d'ailleurs confirmé par l'épithète détachée "froid".
III/ Symbole du crapaud et de l'ensemble de la scénette : progression du texte : du trio au solo, dialogue : entre les deux personnages humains, analogies : du crapaud et du poète.
Les acteurs ? Un trio qui devient duo, puis solo ...
La partie dialoguée reste confuse et il est parfois difficile d'identifier les interlocuteurs, car les tirets ne sont pas toujours là pour nous aider. Serait-ce une promenade nocturne à deux, sous la lune, mais où l'atmosphère romantique, la douceur, le chant du rossignol ont bien disparu ? Une parodie de ce genre de scène ?
- intimité dans le tutoiement entre les locuteurs
- intimité dans l'expression « près de moi, ton soldat fidèle » : le poète joue les matamores, les soldats fanfaron pour défendre sa belle face au crapaud,Corbière se moque de son image de chevalier servant, mais aveu d'amour : fidèle.
Mais opposition croissante dans les réactions :
- le dégoût : avec le leitmotiv « Horreur », le double point d'exclamation
- l'incompréhension du poète devant cette réaction : Pourquoi cette peur ? et Horreur pourquoi ? avant l'identification finale du crapaud et du poète, et aussi la solitude du dernier vers après le "Bonsoir". Le personnage féminin s'est enfui et le poète analogue au crapaud se retrouve seul. La jeuen femme n'a pas reconnu dans son regard la lueur du génie qui peut se voir dans l'œil du crapaud.
Quel chant ? Lyrisme amoureux ou coassement désagréable ?
- Mystère au début par l'indéfini UN chant : ambiguïté, celui du crapaud, d'un homme, du poète ?
- Un chant lointain, avec des particularités étonnantes, à la fois étouffé, comparé à un « écho » lointain, mais aussi « vif », d'une sensibilité écorchée, renforcée par l'adverbe d'intensité TOUT.
- Un chant interrompu par l'approche de l'homme, craintif donc. Un chant qui se tait quand les personnages humains parlent. C'est le poète qui fait un parallèle avec le chant du rossignol mais en le dévalorisant par l'image « rossignol de la boue » qui est une sorte d'oxymore.
- Une origine toujours mystérieuse, mais fortement dépréciée par le démonstratif familier « ça », puis le présentatif « c'est là », qui rabaisse l'émetteur à l'état de chose, sans importance, au ras du sol, écrasé sous la pierre.
- De nombreuses sonorités en [OI] pourquoi, vois, moi, froid, bonsoir suggèrent le coassement. Mais pas d'harmonie imitative pour feindre concrètement un coassement.
Qui chante ? Le poète-crapaud
- L'exclamation « Un crapaud ! » établit la reconnaissance après le mystère créé dans les premiers vers.
Métamorphose du crapaud en poète, mais « tondu, sans aile » (cf albatros) =>, le crapaud est nu, ridicule, sans attributs valorisants ni poil ni plumage : autodérision
La malédiction d'un destin tragique est soulignée par le glissement sous la pierre : le crapaud et le poète sont condamnés à chanter dans la nuit, le mépris, le rejet.
L'oxymore "Rossignol de la boue" est dérisoire et pathétique :
au chant mélodieux, amoureux, romantique, à l'élévation du rossignol,=> correspond la boue, le sol, la lourdeur collante, symbole sans doute aussi des défauts physiques et moraux. Le chant ne peut donc être que celui de l'horreur.
=> « Vois-tu pas son oeil de lumière »
Le méprisé, l'exclu, le laid est détenteur d'une beauté que la jeune femme que le poète tente de séduire ne veut pas voir, pourtant il aspire lui aussi à la lumière, à la beauté.
Parallèle avec « Le Fou et la Vénus » , poème en prose de Baudelaire :
« Je suis le dernier et le plus solitaire des humains, privé d'amour et d'amitié, et bien inférieur en cela au plus imparfait des animaux. Cependant je suis fait, moi aussi, pour comprendre et sentir l'immortelle Beauté ! Ah ! Déesse ! ayez pitié de ma tristesse et de mon délire ! »
Identification réalisée, avouée dans la chute du poème, mais avec banalité, sans effet, avec simplicité. Le poète désormais solitaire semble tirer sa révérence, se retirer lui aussi sous ... sa pierre.
Conclusion
Autoportrait dérisoire du poète à travers ce double qu'est le crapaud qui chante sans vraiment savoir, qui aspire à l'idéal sans pouvoir l'atteindre, qui est laid, rejeté, qui vit retiré, caché.
Le symbole du crapaud, la volontaire brisure du sonnet, la dislocation provocatrice de la syntaxe permettent à Corbière d'exprimer de façon très originale, très violente, quelque peu iconoclaste, les profondes blessures physiques, morales et spirituelles d'un être qui s'estime sans doute maudit, mal compris.
Poème à rapprocher de « l'Albatros » de Baudelaire ou du poème de Roubaud « Le lombric », mais aussi de tous les poèmes où un poète invite une jeune femme dans la nature pour la séduire en lui montrant un élément et en créant un parallèle, une analogie entre cet élément et l'interlocutrice ou le poète lui-même. ( « Mignonne allons voir si la rose » de Ronsard, ou « la Charogne » de Baudelaire pour le premier cas)