"Nuit Rhénane", pistes pour un commentaire
Nuit Rhénane : Récit en 13 vers- un sonnet tronqué- d'une nuit d'ivresse.
Un poème narratif?
Caractère narratif du texte évident : cadre spatio temporel aisément identifiable dès le titre et prolongé dans le texte. : Atmosphère nocturne : nuit, vers 10 : « Tout l'or des nuits tombe en tremblant s'y refléter », peut-être en « été » vers 12 sauf si la saison est présentée dans la chanson chantée par le batelier.
Au bord du Rhin : Vers9 "Le Rhin le Rhin est ivre" , présence du fleuve : batelier qui chante une légende germanique, paysage typique : "vignes", "vin trembleur comme une flamme" : vin blanc du Rhin
Poète qui semble se trouver dans une taverne entrain de boire du vin local et légèrement gris : s'adresse aux autres personnes dans l'auberge où traditionnellement on chante des chansons à boire, et danse, où les filles, -serveuses, prostituées, villageoises -sont coiffées de "nattes repliées", des Gretchen .
Absence de déterminant dans le titre semble indiquer qu'il s'agit d'une nuit typique, habituelle en Allemagne, la chanson du batelier chante une légende connue: celle des 7 filles du Rhin, peut-être allusion aux Nibelungen de l'Or du Rhin. Cf opéra de Wagner.
Le personnage principal et narrateur est le poète : présence de pronom personnels sous la forme forte vers six et 7 : je, moi et de déterminants possessifs de 1ère personne : "mon verre" au début et à la fin Structure en boucle mais avec modification qui indique qu'il s'est passé quelque chose entre temps : opposition "Mon verre est plein/ mon verre s'est brisé"
Que s'est-il passé ?
premier quatrain: Le poète sous l'emprise « du vin trembleur comme une flamme » s'est laissé envoûté par les paroles et la voix du chant d'un batelier qui évoque 7 femmes tentatrices et ensorcelantes . Passage au discours direct dès le Vers2 : poète tellement frappé par la chanson qu'il demande aux autres convives d'y faire attention : "écoutez" : pour le lecteur, c'est un ordre à l'impératif pour sortir de la solitude de la perception, pour l'auditeur du poème cela pourra être interprété comme un participe passé , et donc une cause… ambivalence du poème, des sonorités et de l'absence de ponctuation.
La chanson est d'autant plus obsédante qu'elle est lente et que le rythme de la première strophe l'illustre : nombreuses voyelles nasalisées ein , an, on, COD de "voir "très long avec des CCqui le retardent. Un vers entier pour dépeindre la chevelure des 7 femmes.
Face à l'envoûtement, le poète tente de se défendre, de trouver une conjuration, un rituel de conjuration protecteur.
2ème strophe : il réclame que dans la taverne les chansons couvrent la voix qui l'obsède et le fascine : "Chantez plus haut, que je n'entende plus le chant du batelier" : effacer le chant ( nombreuses occurences dans le poème de cette syllabe), fait penser à Ulysse qui veut entendre le chant des sirènes a contrario, faire une ronde protectrice, le cercle qui protège des maléfices et s'opposent aux cheveux tordus des 7 femmes de la chanson, protection féminine également : éloignée les sorcières en se réfugiant dans le giron des "filles blondes" au "regard immobile aux nattes repliées" : des filles réelles, normales, soignées, sages, pas tentatrices : opposition de la chevelure symbole de féminité : couleur et coiffure et regard. Mais "regard immobile", inquiétant aussi à sa manière.
Mais la 3ème strophe après le blanc du texte montre que la conjuration, l'exorcisme n'a pas été efficace et que l'ivresse a progressé : le poète semble être sorti de la taverne, s'être rapproché du fleuve : il constate le reflet des vignes dans l'eau : ses sens ne sont plus fiables, les repères s'effacent : l'eau contient la terre en miroir et le ciel, l'on ne sait plus très bien où est le haut où est le bas, vers 9 et 10 : sorte de vertige qui connote la tentation de la chute dans le fleuve.
La chanson est de plus en plus influente et mortifère : le poète ivre est sensible au grain de "la voix qui chante à en râle-mourir » et les paroles sont des incantations, des formules magiques qui célèbrent et supplient « l'été », peut-être de ne pas mourir cf le thème de l'automne dans le reste du recueil…
Angoisse de mort, de disparition, de noyade, de renversement du monde, thèmes récurrents, caractéristiques de l'imaginaire d'Apollinaire.
« Ces( déterminant démonstratif) fées" comme si elles étaient sorties de la chanson pour apparaître dans le réel.
La tension entre le réel et le rêve, l'imaginaire est si forte que la main qui tient le verre sans doute le brise, ce n'est pas dit explicitement : le blanc avant le dernier vers peut mimer l'effacement du réel et de la conscience du locuteur qui ne revient au réel qu'en entendant l'éclat du verre brisé qu'il interprète encore "comme un éclat de rire", trace du surnaturel, diablerie ou ironie à son propre égard.
Le poème raconte ainsi un envoûtement lié au pouvoir réuni de l'alcool et du chant, de la poésie des légendes germaniques. La conjonction du vin et de l'imagination ont entrainé le poète dans un autre monde qui révèle ses obsessions les plus profondes : la femme fatale, la tentation de se jeter dans le Rhin, la mélancolie de la solitude, le sentiment d'abandon.
Mais le poème relate aussi l'histoire racontée par la chanson du batelier et comment le chant a le pouvoir d'enchanter ( poème dans le poème): elle dit elle-même le pouvoir d'une hallucination : le batelier « a cru avoir vu sous la lune 7 femmes », pas sûr qu'elles aient existé.
Registre fantastique : chiffre 7 magique, 13 pour le nombre de vers, éclairage lunaire d'où cheveux verts mais aussi divinité germaniques des eaux : ondines, sirènes, univers végétal et aquatique, séductrice par la longueur de leur chevelure, tout un hémistiche pour l'évoquer, mouvement de torsion évoque le serpent, le lien, une souffrance, chargée d'érotisme. Voix râlante comme à l'agonie, supplication de l'été : ses fées implorent elles pour ne pas disparaitre ? cf Nixes nicettes qui n'ont pas aimé dans "Automne malade".
Mais le registre fantastique peut qualifier l'ensemble du texte puisqu'il commence dans la réalité et qu'il bascule très vite dans un monde envahi par le surnaturel. Indécision finale quant à l'interprétation à donner : l'ivresse et ses effets proposent une interprétation rationnelle mais il ya toute de même intrusion de créatures surnaturelles, et le dernier vers demeure ambigu.
Il faut alors revenir sur la façon dont Apollinaire retranscrit l'ivresse qui le gagne progressivement :
Elle est sensible à l'exacerbation des sens et à des perceptions particulières, irréelles : le vin devient actif : il est « trembleur », transmet un tremblement signe de perte de contrôle de soi et de peur, il s'apparente par la comparaison à une flamme qui connote la séduction amoureuse, mais aussi une présence diabolique, rimes flamme/femmes cf La Loreley » mes yeux ce sont des flammes et non des pierreries, jetez jetez aux flammes cette sorcellerie je flambe dans ces flammes…
L'audition est perturbée puisque la chanson du batelier est plus audible que les bruits de la taverne.
Elle incite à prendre la parole en public et à attirer l'attention sur soi de façon insistante, panique de l'homme saoul. Désir de protection, comportement anormal pour un adulte.
Elle perturbe la parole : nombreuses reprises des mêmes mots qui deviennent obsessionnels, qui hantent : batelier, chant, chanson, chanter : importance de la sonorité "lié" qui est reprise trois fois à la rime : le lien, le nœud du maléfice , bégaiement : "Le Rhin le Rhin" qui signale que le trouble a augmenté, hallucination, projection de soi dans le paysage, personnification de ses éléments : Rhin ivre, contamination métonymique, tout le paysage devient instable, circulation du reflet, du thème du miroir y compris au niveau des sonorités dans le vers : "Le Rhin Le Rhin est ivre où les vignes se mirent" : anagramme ivre/vivre, "mirent" à la fois présent du verbe "mirer " et passé simple du verbe "mettre". Rire/mourir,
Impression visuelle : l'or du Rhin, le reflet des étoiles donnent l'impression qu'il ya de l'or au fond du fleuve, plus de repères spatiaux : reprise de tremblant : eau = vin ?(Trembleur/tremblant)
Effet de boucle du premier et dernier vers, mais rupture de l'illusion et du maléfice.
Le poème permet au lecteur de faire l'expérience de cette ivresse poétique : temps présent, impératifs du discours direct, phrases nominales, blancs qui signifient des évolutions temporelles, sonorités répétées qui créent une musique envoûtante par elle –même, le poème devient du coup l'équivalent de la chanson du batelier, il a la même force évocatoire magique et témoigne de la puissance de suggestion d'un poème. Mon verre/ mon vers : mon sonnet se brise.