La femme en poésie
Ode à Cassandre
Mignonne, allons voir si la rose
Qui ce matin avait déclose
Sa robe de pourpre au soleil,
A point perdu cette vêprée
Les plis de sa robe pourprée,
Et son teint au vôtre pareil.
Las ! voyez comme en peu d'espace,
Mignonne, elle a dessus la place,
Las ! las ! ses beautés laissé choir !
Ô vraiment marâtre Nature,
Puisqu'une telle fleur ne dure
Que du matin jusques au soir !
Donc, si vous me croyez, mignonne,
Tandis que votre âge fleuronne
En sa plus verte nouveauté,
Cueillez, cueillez votre jeunesse :
Comme à cette fleur la vieillesse
Fera ternir votre beauté.
Pierre de Ronsard, Amours (1553), puis Odes
(sous le titre « A sa maîtresse » 1584)
Mon rêve familier
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
D'une femme inconnue, et que j'aime, et qui m'aime,
Et qui n'est, chaque fois, ni tout à fait la même
Ni tout à fait une autre, et m'aime et me comprend.
Car elle me comprend, et mon c½ur, transparent
Pour elle seule, hélas ! cesse d'être un problème
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
Est-elle brune, blonde ou
rousse ? – Je l'ignore.
Son nom ? Je me
souviens qu'il est doux et sonore
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
Son regard est pareil au regard des statues,
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
L'inflexion des voix chères qui se sont tues.
Paul Verlaine (Poèmes saturniens 1866)
A une passante
La
rue assourdissante autour de moi hurlait.
Longue, mince, en grand deuil, douleur
majestueuse,
Une femme passa, d'une main fastueuse
Soulevant, balançant
le feston et l'ourlet ;
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
Dans son ½il, ciel livide où germe l'ouragan,
La
douleur qui fascine et le plaisir qui tue.
Un éclair…puis la
nuit ! – Fugitive beauté,
Dont le regard m'a fait soudain
renaître,
Ne te verrai-je plus
que dans l'éternité ?
Ailleurs, bien loin
d'ici ! trop tard ! jamais
peut-être !
Car j'ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j'eusse
aimé, ô toi qui le savais !
Baudelaire (1860, « Tableaux parisiens » 1861)
(Les Fleurs du mal)