Sujet ES-S tombé en Polynésie: la question de l'homme dans l'argumentation
Objet d'étude : La question de l'homme dans les genres de l'argumentation du XVlème à nos jours.
Textes :
Texte A : Michel de Montaigne, De l'expérience in Essais III, XIII, 1588.
Texte B : Jean-Jacques Rousseau, Cinquième Promenade in Les Rêveries du Promeneur solitaire, 1778.
Texte C : Alain, « La danse des poignards » in Propos sur le bonheur, 1928.
Texte D : Albert Camus, « Noces à Tipasa » in Noces, 1939.
Texte A : Michel de Montaigne, Essais, De l'expérience.
Quand
je danse, je danse; quand je dors, je dors; voire et quand je me promène
solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des
occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je
les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et
à moi. Nature a maternellement observé cela, que les actions qu'elle
nous a enjointes pour notre besoin nous fussent aussi voluptueuses, et
nous y convie non seulement par la raison, mais aussi par l'appétit :
c'est injustice de corrompre ses règles.
Quand je vois et César et Alexandre1, au plus épais de sa
grande besogne, jouir si pleinement des plaisirs naturels, et par
conséquent nécessaires et justes, je ne dis pas que ce soit relâcher son
âme, je dis que c'est la roidir2, soumettant par vigueur de
courage à l'usage de la vie ordinaire ces violentes occupations et
laborieuses pensées. Sages, s'ils eussent cru que c'était là leur
ordinaire vacation3, celle-ci l'extraordinaire. Nous sommes
de grands fols : « Il a passé sa vie en oisiveté, disons-nous; Je n'ai
rien fait d'aujourd'hui. - Quoi ! avez-vous pas vécu ? C'est non
seulement la fondamentale, mais la plus illustre de vos occupations. -
Si on m'eût mis au propre des grands maniements, j'eusse montré ce que
je savais faire. - Avez vous su méditer et manier votre vie ? vous avez
fait la plus grande besogne de toutes. »
Pour se montrer et exploiter, nature n'a que faire de fortune4
; elle se montre également en tous étages, et derrière, comme sans
rideau. Composer nos m½urs est notre office, non pas composer des
livres, et gagner, non pas des batailles et des provinces, mais l'ordre
et tranquillité à notre conduite. Notre grand et glorieux chefd'½uvre,
c'est vivre à propos.
1- Célèbres conquérants de l'antiquité.
2- Raidir.
3- Occupation.
4- Destinée.
Texte B : Jean-Jacques Rousseau, Les Rêveries du promeneur solitaire, Cinquième promenade.
Tout est dans un flux continuel sur la terre. Rien n'y garde une
forme constante et arrêtée, et nos affections qui s'attachent aux choses
extérieures passent et changent nécessairement comme elles. Toujours en
avant ou en arrière de nous, elles rappellent le passé qui n'est plus
ou préviennent l'avenir qui souvent ne doit point être : il n'y a rien
là de solide à quoi le c½ur se puisse attacher. Aussi n'a-t-on guère
ici-bas que du plaisir qui passe; pour le bonheur qui dure je doute
qu'il y soit connu. A peine est-il dans nos vies plus vives jouissances
un instant où le c½ur puisse véritablement nous dire : Je voudrais que
cet instant durât toujours; et comment peut-on appeler bonheur un état
fugitif qui nous laisse encore le c½ur inquiet et vide, qui nous fait
regretter quelque chose avant, ou désirer encore quelque chose après ?
Mais s'il est un état où l'âme trouve une assiette1
assez solide pour s'y reposer tout entière et rassembler là tout son
être, sans avoir besoin de rappeler le passé ni d'enjamber sur l'avenir;
où le temps ne soit rien pour elle, où le présent dure toujours sans
néanmoins marquer sa durée et sans aucune trace de succession, sans
aucun autre sentiment de privation ni de jouissance, de plaisir ni de
peine, de désir ni de crainte que celui seul de notre existence, et que
ce sentiment seul puisse la remplir tout entière; tant que cet état dure
celui qui s'y trouve peut s'appeler heureux, non d'un bonheur
imparfait, pauvre et relatif, tel que celui qu'on trouve dans les
plaisirs de la vie mais d'un bonheur suffisant, parfait et plein, qui ne
laisse dans l'âme aucun vide qu'elle sente le besoin de remplir. Tel
est l'état où je me suis trouvé souvent à l'île de Saint-Pierre dans mes
rêveries solitaires, soit couché dans mon bateau que je laissais
dériver au gré de l'eau, soit assis sur les rives du lac agité, soit
ailleurs, au bord d'une belle rivière ou d'un ruisseau murmurant sur le
gravier.
De quoi jouit-on dans une pareille situation ? De rien d'extérieur à
soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence, tant que cet
état dure on se suffit à soi-même comme Dieu. Le sentiment de
l'existence dépouillé de toute autre affection est par lui-même un
sentiment précieux de contentement et de paix, qui suffirait seul pour
rendre cette existence chère et douce à qui saurait écarter de soi
toutes les impressions sensuelles et terrestres qui viennent sans cesse
nous en distraire et en troubler ici-bas la douceur.
1- État d'équilibre.
Texte C : Alain, Propos sur le bonheur.
Le
passé et l'avenir n'existent que lorsque nous y pensons; ce sont des
opinions, non des faits. Nous nous donnons bien du mal pour fabriquer
nos regrets et nos craintes. J'ai vu un équilibriste qui ajustait une
quantité de poignards les uns sur les autres; cela faisait une espèce
d'arbre effrayant qu'il tenait en équilibre sur son front. C'est ainsi
que nous ajustons et portons nos regrets et nos craintes en imprudents
artistes. Au lieu de porter une minute, nous portons une heure; au lieu
de porter une heure, nous portons une journée, dix journées, des mois,
des années. L'un, qui a mal à la jambe, pense qu'il souffrait hier,
qu'il a souffert déjà autrefois, qu'il souffrira demain; il gémit sur sa
vie tout entière. Il est évident qu'ici la sagesse ne peut pas
beaucoup; car on ne peut toujours pas supprimer la douleur présente.
Mais s'il s'agit d'une douleur morale, qu'en restera-t-il si l'on se
guérit de regretter et de prévoir ?
Cet amoureux maltraité, qui se tortille sur son lit au lieu de dormir,
et qui médite des vengeances corses, que resterait-il de son chagrin
s'il ne pensait ni au passé, ni à l'avenir ? Cet ambitieux, mordu au
c½ur par un échec, où va-t-il chercher sa douleur, sinon dans un passé
qu'il ressuscite et dans un avenir qu'il invente ? On croit voir le
Sisyphe1 de la légende qui soulève son rocher et renouvelle ainsi son supplice.
Je dirais à tous ceux qui se torturent ainsi : pense au présent; pense
à ta vie qui se continue de minute en minute; chaque minute vient après
l'autre; il est donc possible de vivre comme tu vis, puisque tu vis.
Mais l'avenir m'effraie, dis-tu. Tu parles de ce que tu ignores. Les
événements ne sont jamais ceux que nous attendions; et quant à ta peine
présente, justement parce qu'elle est très vive, tu peux être sûr
qu'elle diminuera. Tout change, tout passe. Cette maxime nous a
attristés assez souvent; c'est bien le moins qu'elle nous console
quelquefois.
1- Personnage mythologique condamné à rouler sans fin un rocher.
Texte D : Albert Camus, Noces à Tipasa (Noces).
[Le narrateur se promène au milieu du site antique de Tipasa.]
Que d'heures passées à écraser les absinthes1, à caresser les ruines, à tenter d'accorder ma respiration aux soupirs tumultueux du monde ! Enfoncé parmi les odeurs sauvages et les concerts d'insectes somnolents, j'ouvre les yeux et mon c½ur à la grandeur insoutenable de ce ciel gorgé de chaleur. Ce n'est pas si facile de devenir ce qu'on est, de retrouver sa mesure profonde. Mais à regarder l'échine solide du Chenoua2, mon c½ur se calmait d'une étrange certitude. J'apprenais à respirer, je m'intégrais et je m'accomplissais. Je gravissais l'un après l'autre des coteaux dont chacun me réservait une récompense, comme ce temple dont les colonnes mesurent la course du soleil et d'où l'on voit le village entier, ses murs blancs et roses et ses vérandas vertes. Comme aussi cette basilique sur la colline Est : elle a gardé ses murs et dans un grand rayon autour d'elle s'alignent des sarcophages exhumés, pour la plupart à peine issus de la terre dont ils participent encore. Ils ont contenu des morts; pour le moment il y pousse des sauges et des ravenelles. La basilique Sainte-Salsa est chrétienne, mais à chaque fois qu'on regarde par une ouverture, c'est la mélodie du monde qui parvient jusqu'à nous: coteaux plantés de pins et de cyprès, ou bien la mer qui roule ses chiens blancs à une vingtaine de mètres. La colline qui supporte Sainte-Salsa est plate à son sommet et le vent souffle plus largement à travers les portiques. Sous le soleil du matin, un grand bonheur se balance dans l'espace..
1. Plante odorante.
2. Massif montagneux au nord de l'Algérie.
I- Après avoir lu tous les textes du corpus, vous répondrez â la question suivante (4 points) :
Quelles sont les différentes visions du bonheur que proposent ces textes ?
II. Vous traiterez ensuite, au choix, l'un des sujets suivants (16 points) :
- Commentaire
Vous commenterez le texte de Camus (texte D).- Dissertation
Une réflexion fondée sur l'expérience personnelle de l'auteur vous semble-t-elle efficace pour traiter des grandes questions humaines ?- Invention
Vous avez vécu un moment de bonheur privilégié au contact d'un lieu. Racontez cette expérience en mêlant la description de cet espace, les sensations qu'il suscite, et une réflexion sur la condition humaine.
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