Les sources du tragique
L'ananké ou la fatalité. Chez Eschyle, Sophocle, Euripide le tragique naît d'une contradiction entre les désirs de l'être humain d'être heureux et la volonté des dieux qui imposent un destin cruel. Iphigénie est ainsi sacrifiée à la déesse Artémis alors qu'elle croyait qu'elle devait épouser Achille, Oreste obéit à l'oracle insensé d'Apollon qui lui dicte de venger son père, en tuant sa mère, même si ce geste attire sur lui la persécution des Erynnies ; Oedipe subit la vengeance des dieux contre sa lignée. A l'origine de la « machine infernale » on trouve un acte qui outrage les dieux et bouleverse l'ordre du monde : ainsi Atrée a commis un infanticide mais c'est sur sa lignée _ Agamemnon, Iphigénie, Oreste - que les dieux se vengent en entraînant chaque génération dans un nouveau crime. Les héros tragiques sont ainsi innocents et coupables : Oedipe ne savait pas quel crime il commettait, Oreste, tuant sa propre mère, est à la fois un meurtrier et un simple exécutant de la volonté d'Apollon. Au XX e siècle la notion de destin subsiste même si ce ne sont plus les dieux qui accablent l'homme mais l'histoire familiale ou l'Histoire du monde. Songeons au héros du roman de Bernard Flinck Le Liseur qui a aimé dans sa jeunesse une femme dont il apprend ensuite qu'elle a été gardienne dans un camp de concentration. Il portera toute sa vie la culpabilité d'avoir aimé un monstre, incarnant en cela les remords du peuple allemand, nouvelle forme de fatalité qui s'abat sur une lignée.
La tragédie du devoir : le héros est soumis à un devoir qui heurte ses sentiments les plus profonds, de là un dilemme entre devoir et sentiment, en sachant que quel que soit le choix les conséquences seront funestes. La notion de dilemme apparaît déjà dans la Grèce antique : Antigone doit choisir entre obéir aux lois de Créon qui ordonne de laisser son frère sans sépulture ou aux lois divines qui imposent de rendre les honneurs funèbres, Agamemnon doit choisir entre son devoir de roi et son devoir de père. Hamlet est lui aussi accablé par son devoir mais hésite devant la dimension métaphysique du crime (Le monologue « To be or not to be »). Le dilemme tragique est le moteur principal des tragédies de Corneille, ainsi Rodrigue doit venger son père mais perdre ainsi l'amour de Chimène, sa délibération héroïque s'exprime dans les célèbres stances de la scène 6 de l'acte I :
Percé jusques au fond du coeur
D'une atteinte imprévue aussi bien que mortelle,
Misérable vengeur d'une juste querelle,
Et malheureux objet d'une injuste rigueur,
Je demeure immobile, et mon âme abattue
Cède au coup qui me tue.
Si près de voir mon feu récompensé,
Ô Dieu, l'étrange peine !
En cet affront mon père est l'offensé,
Et l'offenseur le père de Chimène !
Que je sens de rudes combats !
Contre mon propre honneur mon amour s'intéresse :
Il faut venger un père, et perdre une maitresse.
L'un m'anime le coeur, l'autre retient mon bras.
Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme,
Ou de vire en infâme,
Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l'étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?
D'autres personnages de Corneille sont confrontés à un dilemme : Polyeucte est écartelé entre sa foi chrétienne qui lui impose de briser les idoles et de mourir en martyr et son amour pour Pauline son épouse ; Cinna doit faire le choix de la vengeance ou du pardon envers les conjurés. Chez Racine Agamemnon, Andromaque sont eux aussi soumis à un dilemme tragique. Au XXe siècle le dilemme est encore l'élément crucial des situations tragiques, ainsi Yanek dans Les Justes de Camus doit jeter une bombe par devoir révolutionnaire mais il s'y refuse pour ne pas tuer deux enfants dont la mort pour certains de ses camarades était pourtant sans importance, dans le roman de William Styron Le Choix de Sophie, une jeune femme doit choisir devant un médecin sadique d'un camp de concentration lequel de ses enfants on va envoyer à la chambre à gaz et lequel elle pourra sauver.
La tragédie des passions
La passion, mot qui vient du verbe latin pati, souffrir, se définit essentiellement comme un « mouvement violent, impétueux, de l'être vers ce qu'il désire» Dictionnaire Larousse. La force des passions apparaît comme élément essentiel de la tragédie dès la Renaissance, remplaçant souvent celle du destin voulu par les dieux : dans les tragédies de Shakespeare Othello est victime de sa jalousie, Macbeth ou Richard III de leur ambition demesurée, nouvelle forme d'hybris. La passion est maléfique, aliène toute liberté, et entraîne une fin catastrophique. La tragédie des passions atteint son apogée avec l'oeuvre de Racine puisque même l'amour est une envie démesurée de posséder l'autre, quite à le détruire s'il se refuse, ainsi Néron tyrannise Junie et fait assassiner son rival, Hermione charge Oreste de tuer Pyrrhus qui s'est refusé à elle, Phèdre subit son attirance pour Hippolyte son beau fils comme une malédiction divine « Vénus toute entière à sa proie attachée » -, pourtant il ne s'agit que d'un désir. Les personnages de Racine ne sont pas directement persécuté par les dieux mais plutôt abandonnés par eux et livrés à leur pulsions destructrices.
La tragédie de la liberté
Le mot est de Jean-Paul Sartre. Pour cet écrivain philosophe l'homme est condamné à être libre, nous ne pouvons nous prévaloir d'aucune fatalité ni d'aucune valeur morale supérieure pour ne pas accepter la responsabilité de nos actes, or cette liberté est pesante, effrayante, ainsi dans Huis clos trois personnages morts sont enfermés en enfer et chacun s'acharne à expliquer aux deux autres qu'il n'est pas responsable des crimes qu'il a commis, mais leur mauvaise foi, dont ils s'accommoderaient
fort bien s'ils restaient seuls est démasquée par le regard sans pitié de ceux qu'ils veulent convaincre, de là la célèbre expression « L'enfer, c'est les autres ». « Ce que le théâtre peut montrer de plus émouvant est un caractère en train de se faire, le moment du choix. de la libre décision qui engage une morale et toute une vie... » écrit Sartre ? Cette maxime peut s'appliquer aux Justes de Camus et à bien d'autres pièces modernes. Dans un XXe siècle qui vit la « mort » de Dieu et la remise en cause des idéologies, ou des valeurs morales qui guidaient les personnages de Corneille, le tragique réside dans la solitude de celui qui doit donner seul du sens à ces actes. Les Justes de Camus croient agir par solidarité envers le peuple mais étant incompris et déchirés par leurs incertitudes ils finissent seuls accablés par le poids de leur acte. L'être humain est libre mais cette liberté l'écrase.
L'absurde est l'autre grand moteur tragique du XXe siècle. Il naît de l'incompatibilité radicale entre le besoin humain de donner du sens au monde et l'inconsistance de tous les repères intellectuels et moraux : l'absence de Dieu, la désagrégation du langage. Vivre dans un monde qui nous est radicalement étranger, telle est la condition de l'homme absurde. Les personnages de Camus aussi bien ceux du théâtre que ceux des romans comme La Peste ou l'Etranger traversent cette expérience de l'angoisse liée à la condition humaine dans un monde privé de significations. La hantise de l'absurde atteint son paroxysme chez Ionesco et Beckett.