En France, embellie par l'imagination de Treitschke, l'histoire prospère. En 1906, dans la préface de sa Bibliographie des chemins de fer, de Villedeuil ajoute, parmi les conséquences médicales présumées du voyage en train, la danse de Saint-Guy produite par les trépidations. Il évoque aussi la cécité en utilisant un terme médical vieilli : les chemins de fer « enflammeraient la rétine » à cause de la succession fugace des images, toujours sans donner de référence, malgré les 826 pages que compte ce recueil bibliographique5 ! En 1957, un article de L'Express, à l'occasion des 120 ans de l'inauguration de la ligne Paris-Saint-Germain, explique que, dans les années 1840, des « pythies sinistres » annonçaient que les chemins de fer « provoqueraient des maladies nerveuses, voire l'épilepsie et la danse de Saint-Guy », qu'ils « enflammeraient la rétine et feraient avorter les femmes enceintes ». L'auteur ajoute : « Ce ne sont pas là les marmonnements de rebouteux, mais des prophéties communiquées publiquement à l'académie de médecine6. » L'histoire est par la suite reprise dans des livres de vulgarisation et des manuels d'histoire du supérieur. Elle entre dans la culture commune7.
Notons pour conclure qu'en 1860, alors que se cristallisait la rumeur d'une crainte liant folie et chemins de fer, la médecine et les tribunaux commençaient à étudier (et indemniser) les traumatismes nerveux causés par les accidents ferroviaires, ce qui n'avait rien à voir avec la danse de Saint-Guy8. En fait, les innombrables plaintes, procès et pétitions ne s'opposaient pas aux chemins de fer mais aux accidents qu'ils provoquaient et aux compagnies soupçonnées de faire des économies au détriment de la sécurité des voyageurs. La sécurité actuelle des systèmes ferroviaires est l'heureuse héritière de ces contestations.
Extrait de l'introduction de
Jean-Baptiste Fressoz, L'apocalypse joyeuse, une histoire du risque technologique, éd. Du Seuil, 2012.
Un lien intéressant ici pour aller plus loin :
https://www.histoire-image.org/etudes/premiers-chemins-fer
Cette affiche montre que les préoccupations sanitaires concernant les effets du train sur l'organisme seront oubliées face au développement extraordinaire que permet le chemin de fer pour l'économie, les loisirs : on prend donc le train pour profiter des bains de mer sur nos côtes, très bons pour le corps, se rendre pour des cures dans les villes d'eau. Bref, on prend désormais le train pour se refaire une santé !
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