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[702] - La Fontaine est-il un poète ?

En vue d’une dissertation de type dialectique, il s’agissait de réfléchir à la question : « Est-ce que Jean de La Fontaine est un poète ? ».
Synthèse mise en ligne par Delphine Barbirati.

 

Jean de La fontaine est un poète
- Si Jean de La Fontaine n’est pas un poète, qui le serait ?
- « Toute action humaine menée à bien est poésie » propose un sujet de Bac qui proposait un groupement de textes incluant des extraits de romans et de nouvelles et un texte de Charles Dantzig.
- On peut constituer un groupement de textes sur l’animal en poésie et, aux côtés d’Alfred de Vigny, Victor Hugo, Charles Baudelaire, Leconte de Lisle, Guillaume Apollinaire ou Francis Ponge, Jean de La Fontaine s’insère parfaitement.
- Tout comme Jean Racine ou Molière, Jean de La Fontaine est un grand poète. Cela semble évident si on admet qu’être poète, c’est créer, faire œuvre de création avec le matériau de la langue, faire entendre la musique d’une langue, user de la métaphore et faire appel à l’imagination du lecteur.
- Jean d’Ormesson, dans son discours d’accueil pour Simone Veil à L’Académie Française, nomme de poètes de la littérature française et en premier, Jean de La Fontaine.
- On peut parler de poésie pour La Fontaine et même de lyrisme. Il suffit de lire « Les Deux Pigeons » pour s’en convaincre.
- On peut éventuellement se demander si la poésie en prose est de la poésie. Mais les fables sont en vers, jouant sur les rimes, les rythmes et les sonorités. Il n’y a donc aucun doute : c’est de la poésie.
- Le Professeur J.L. Dumortier, de l’Université de Liège, en Belgique, affirme : « La fable, au XVII° siècle, était un genre (mineur) de la poésie narrative. Depuis lors, La Fontaine a toujours fait partie du Panthéon des grands poètes du XVII°. »

Distinguer versification et poésie
- Les fables sont parfois présentées comme des poèmes mais il ne faut pas oublier que l’usage du vers ne suffit pas à rendre un texte poétique et qu’un poème peut être en prose.
- Il faut commenter la versification des fables qui constituent un sous-ensemble de la poésie, au même titre que les sonnets, les rondeaux, les chansons, les ballades, ...
- Le théâtre classique est en vers et l’on peut donc étudier sa versification. S’agit-il pour autant de poésie ? la réponse est non. En outre, la fable n’est pas une forme fixe comme le rondeau par exemple. On ne peut donc pas la classer comme un « sous-ensemble » de la poésie.
- Racine et La Fontaine ont autant de talent l’un que l’autre mais ni l’un ni l’autre n’est un poète. Ce sont de grands artistes avec une sensibilité poétique évidente, comme des peintres ou des sculpteurs. Différents genres peuvent s’entremêler parfois, mais il est sans doute plus clair, sur un plan pédagogique, de distinguer poésie et fable.
- Les Anciens distinguaient le poeta (l’artisan des mots) et le vates (le poète inspiré, le prophète). La Fontaine n’est sans doute pas un vates mais un poeta.
- Il faut distinguer « être de la poésie » et « être poétique » : si les fables sont de la poésie, elles ne sont pas pour autant poétiques, du moins pas toutes.
- Si l’on se réfère à la définition moderne de la poésie, telle que Valéry l’a proposée, La Fontaine serait un versificateur, comme dirait Ronsard, alors que Corneille et Racine seraient de véritables poètes car chez eux, la richesse du sens excède la lecture littérale.

La poésie est un des constituants de la fable
- Les Fables sont à la fois des apologues, de petites scènes de théâtre et de la poésie, évidemment.
- Il n’y a pas de genre spécifiquement argumentatif. Les fables sont une des fomes possibles de l’apologue, qui est lui-même un « genre argumentatif ». Mais ne voir dans un texte de La Fontaine que la morale, support de l’argumentation, serait une erreur.
- L’étude de la morale n’est que second. Avant tout, il faut goûter la musique des mots, la poésie de ces textes.
- Il faut définir le terme de poésie mais il ne faut pas oublier que le terme selon les époques a tété utilisé dans des circonstances très différentes. Dans l’Antiquité, il y avait « des poètes didactiques » comme Lucrèce ou le Virgile des Géorgiques. G. Du Bartas avec La Semaine ou Création du Monde avait été au programme de l’Agrégation pour la poésie. On peut inscrire La Fontaine dans cette lignée.
- Si l’on pense au Trois discours sur le poème dramatique de P. Corneille, il apparaît qu’il se considérait comme un poète lorsqu’il écrivait ses pièces. J. Racine ne désignait-il pas ses pièces comme des « poèmes dramatiques » ? Cette classification vient d’Aristote qui considérait que la poiesis était liée à la mimesis. Il ne pouvait y avoir de poesis (d’art littéraire) s’il n’y avait pas imitation. Pour Aristote, les textes didactiques scientifiques écrits en vers, comme tout ce qui s’écrivait à l’époque, ne sont pas de la poésie. Néanmoins, Aristote n’envisageait pas la poésie lyrique.
- C’est une classification moderne qui distingue poésie, fable et théâtre. Au XVII° siècle, fabulistes et tragédiens étaient considérés comme des poètes. Il convient sans doute de ne pas dire que La Fontaine est un poète, mais il ne faut pas pour autant sanctionner un élève qui le ferait puisqu’il était considéré comme un poète par ses contemporains.
- Les élèves peuvent entendre que définir la poésie n’est pas chose aisée et que les classifications inventées a posteriori ne fonctionnent pas nécessairement. Genres, styles, registres ... toutes ces notions sont tellement liées à une époque qu’on a souvent changé de noms des catégories et des définitions à inculquer. Le cours d’A. Compagnon permet de relativiser cette question. Ainsi si l’alexandrin, aujourd’hui, c’est un vers de douze syllabes, au XVII° siècle les comédiens prononçaient-ils la « treizième syllabe », la dernière voyelle des vers féminins.
- Cette question semble sous-entendre qu’être fabuliste serait moins glorieux que d’être poète. Où placer le roman dans cette échelle des valeurs, lui qui ne connaît son heure de gloire qu’au XIX° siècle.
- Les genres sont mouvants et le regard porté sur la poésie est bien différent aujourd’hui de celui des contemporains de La Fontaine. Qu’auraient-ils pensé des poèmes en prose ou des poèmes surréalistes ? Nul doute qu’ils auraient été rangés au rang de travaux d’écriture, de vulgaires fantaisies, très éloignés du langage des dieux.
- La poésie se définit assez bien aujourd’hui comme « texte suscitant l’imaginaire du lecteur par une émotion esthétique à partir du travail sur le langage ». Le XX° siècle ayant vu l’éclatement des genres, on trouvera peut-être plus de poésie dans un roman de S. Germain que dans une fable de La Fontaine, selon les critères du lecteur contemporain. Et cela va encore changer dans les siècles à venir.


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Mathieu Bilière

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