Don Diègue arrive sur scène en marmonnant des propos incompréhensibles. Soudainement et brusquement, il jette la bouteille qu'il tenait à la main.
Don Diègue : Eau sale ! Eau méprisable ! Eau de source ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette agonie ?
Ne me suis-je abreuvé de liquides avinés
Que pour me voir, ce hui, lâchement assassiné ?
Ma langue qui, tant de fois, s'est délectée de kir ;
Ma langue qui, tant de fois, a évité le pire
Est gravement blessée de ce mortel tourment.
Le prix de mes erreurs serait celui du sang ?
Du sang de ce félon, de ce vil chacal,
Qui, par un stratagème hautement déloyal,
Fut proche de réussir l'action d'ôter ma vie,
Par un empoisonnement, par une tromperie.
Il sort d'une de ses poches une flasque en métal
Et toi, de mes envies, le brûlant instrument,
Pourquoi donc es-tu vide en ce dur moment ?
Ton réconfort m'aurait été bien précieux
Après avoir bu ce maudit breuvage aqueux.
Que de colère monte en mes veines palpitantes !
Tout mon corps humilié ne supporte point l'attente !
L'attente de ma vengeance, celle de mon honneur,
Qui me force, pauvre hère à voir souffrir mon c½ur !
Plus mon ennui est fort, plus ma volonté l'est :
Je veux faire souffrir ce stupide tavernier
Qui ne sait reconnaître manquant de jugement,
De bon sens, d'esprit et de discernement,
L'éclat pourpre, clair, luisant d'un grand cru délectable,
A celui, gris et morne, d'un poison exécrable.
Mais que dis-je, il me faut voir la réalité;
Mon juste emportement m'a trop vite aveuglé
Et ma trop vieille main souillée par cette disgrâce
Ne peut se rebeller, reste impassible et lasse. (ou hélas !, cela dépend de l'interprétation)
Mon esprit si confus ne peut point réfléchir,
Et ma seule fidèle bouche peut encore vomir.
Comment se rebeller contre ce charlatan,
Ce renégat, ce traître, cet indigne manant,
Ce fourbe, ce parjure, cet infidèle menteur,
Ce félon hypocrite, ce perfide trompeur,
Avec mon âge, ma faiblesse et mon lumbago,
Sans pour autant me faire escroquer de nouveau ?
La honte m'envahit, je sens le déshonneur
Qui monte obstinément dans mon sang et mon c½ur,
Qui dissipe ma rage, qui mate ma rébellion,
Et qui, odieusement, vient ternir mon nom.
Mes ancêtres bafoués, doivent dans leurs linceuls,
Se retourner, honteux, et me laisser si seul
Que de mon corps meurtri, malmené et blessé
La douleur s'estompe et semble s'effacer,
Me laissant esseulé, empli de vains remords,
Mon esprit obsédé par ma future mort.
Mort horrible et affreuse, mort affligeante et vaine,
Mort injuste, s'engouffrant dans mes artères et veines.
J'aurais préféré partir d'une autre manière,
Me noyer, par exemple, dans le lit d'une rivière,
Me faire décapiter par un guillotineur,
Mourir dans un duel, contre un grand escrimeur,
Perdre la vie au cours d'une bataille épique
Nous opposant aux nobles combattants sémitiques,
Se faire pendre haut et court, aux yeux du peuple avide,
Mourir de chaud au milieu d'une terre aride,
Partir de ce monde, glacé dans une toundra,
Perdre une jambe, un ½il, une main ou un bras.
Toutes ces morts douloureuses, toutes ces solutions,
Me paraissent plus jouissives qu'une hydrocution.
Mais qu'entends-je ? que vois-je ? Une personne approche.
Elle vient, sans aucun doute, m'accabler de reproches.
Mais que dis-je ? Je connais ce costume étonnant,
C'est celui de Rodrigue, c'est celui de mon sang.
Viens, ô fils béni à l'extravagante coiffe,
Viens secourir ton père, viens abréger sa soif !
Joseph LENORMAND