Nouvelle fantastique Anna Henry
La malédiction de la funambule
Cet hiver là, je devais me rendre pour le nouvel an dans la demeure d'un ami, dans le Nord-Pas-de-Calais. Soyez assurés que si j'eusse été informé de ce qui allait se passer dans les prochains jours, je serais resté chez moi. J'étais donc sur la route et, bien que le vent n'ait pas soufflé de la journée, en début de soirée, alors que je touchais presque à mon but, des rafales plus puissantes les unes que les autres se mirent soudain à entraver chacun de mes mouvements. Je me débattis autant que je pus à mesure que le ciel s'obscurcissait si bien que j'arrivai à destination avec une heure de retard. Mon hôte, soucieux de mon bien-être déclara, dès que nous eûmes terminé notre soupe que nous allions nous coucher de bonne heure. Vous vous doutez bien que je n'ai pas résisté longtemps et, après avoir salué mon ami, je montai dans ma chambre.
Dès que j'eus franchi le seuil de la porte, je remarquai quelques éléments pour le moins étranges : des images de chapiteau de cirque ornaient les mur et un tutu de danseuse traînait par terre. Bien que je fus au courant que mon ami avait été autrefois directeur de cirque (occupation qu'il avait arrêté, il y a bien longtemps pour d'obscures raisons), je fus saisi d'un malaise inexplicable. Je décidai donc de dormir. Je me tournai et retournai dans mon lit sans parvenir à trouver le sommeil. Les rideaux, bousculés par le vent, projetaient sur le sol des ombres oblongues qui, par l'effet de mon imagination se transformaient en créatures oniriques. Ce manège dura si longtemps que je finis par décider de faire une petite balade dans le jardin.
Une fois arrivé en bas, je vis, grâce à la lumière de la lune, la falaise sur laquelle était perchée la maison et m'approchai du bord. Sous mes pieds s'étendait la mer dans toute sa splendeur. Mais j'étais conscient que le moindre petit faux pas pouvait mettre fin à mes jours. Je retournai devant la maison et je vis quelque chose qui me coupa le souffle : entre deux imposants cèdre s'étendait une corde fine comme une toile d'araignée, mais, le plus incroyable était au-dessus : Une frêle silhouette marchait sur ce fil d'argent mais basculait dangereusement, comme tiraillée entre deux mondes, deux réalités de la vie.
J'accourus pour secourir cet enfant. Le vent soufflait sur le fragile et fébrile funambule qui, tout à coup, perdit équilibre et tomba à terre en hurlant. Je approchai, bien que tout mon être me hurlait de m'enfuir : mon c½ur battait la chamade et mon estomac se tordait de douleur à cause de la folle épouvante qui s'emparait de moi. Une fois que je fus près de l'enfant qui était en fait une fillette d'à peine 8 ans, je m'agenouillai près d'elle et lui prit la main : elle était blafarde et froide comme la glace. Tout à coup, la jeune fille ouvrit les yeux et un frisson de frayeur me parcourt : dans ses yeux, on pouvait lire de la souffrance, mais en même temps une joie enfantine, des moments de créativité sans limite mais également des épisodes de profonde dépression, une humeur constamment changeante et une vie malheureuse.
Soudain elle me parla :
- Délivre-moi s'il te plaît, je souffre depuis trop longtemps.
Et je m'entendis répondre malgré moi - grossière erreur que j'ai faite :
- D'accord.
Alors, elle plongea sa main à l'intérieur de ma poitrine, comme si j'eusse été fait d'air et de vide et me maudit à jamais : elle transvasa son mal en moi puis, juste après, disparut. Je pris alors mes jambes à mon cou et regagnai ma chambre. Inutile de vous préciser que je n'arrivais pas à dormir de la nuit.
Le lendemain, je me levai donc après ma nuit blanche et allai prendre mon petit déjeuner. J'étais, ce matin là, de fort bonne humeur mais c'était une humeur qui ne dépendait pas de moi, comme si elle avait d'une conscience propre et agissait à sa guise.
Pendant la journée, je me promenais dans le château avec mon ami et, tout à coup, ce que je vis me coupa le souffle : dans un des couloirs, il y avait un tableau de la fillette funambule de cette nuit. Je demandai alors à mon hôte qui était-ce et il me répondit avec une mine grave :
- C'est ma fille. Elle était la funambule de mon cirque. Elle était incroyablement douée mais fut atteinte un jour d'une maladie inconnue des médecins : son humeur était constamment changeante : un jour elle était gaie comme un pinson et le suivant, elle était morne et triste c'est bien qu'un jour, en proie à un désespoir plus fort que les autres, elle se jeta du haut de la falaise.
Je sus à ce moment-là que j'étais destiné à vivre avec cette malédiction car, en délivrant la fillette, c'est moi qui m'étais condamné.