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Article : [702] - La Fontaine est-il un po√®te ?


mercredi 6 avril 2011

Par Mathieu Bilière

En vue d’une dissertation de type dialectique, il s’agissait de r√©fl√©chir √† la question : « Est-ce que Jean de La Fontaine est un po√®te ? ».
Synthèse mise en ligne par Delphine Barbirati.

Jean de La fontaine est un poète
  Si Jean de La Fontaine n’est pas un po√®te, qui le serait ?
  « Toute action humaine men√©e √† bien est po√©sie » propose un sujet de Bac qui proposait un groupement de textes incluant des extraits de romans et de nouvelles et un texte de Charles Dantzig.
  On peut constituer un groupement de textes sur l’animal en po√©sie et, aux c√īt√©s d’Alfred de Vigny, Victor Hugo, Charles Baudelaire, Leconte de Lisle, Guillaume Apollinaire ou Francis Ponge, Jean de La Fontaine s’ins√®re parfaitement.
  Tout comme Jean Racine ou Moli√®re, Jean de La Fontaine est un grand po√®te. Cela semble √©vident si on admet qu’√™tre po√®te, c’est cr√©er, faire Ňďuvre de cr√©ation avec le mat√©riau de la langue, faire entendre la musique d’une langue, user de la m√©taphore et faire appel √† l’imagination du lecteur.
  Jean d’Ormesson, dans son discours d’accueil pour Simone Veil √† L’Acad√©mie Fran√ßaise, nomme de po√®tes de la litt√©rature fran√ßaise et en premier, Jean de La Fontaine.
  On peut parler de po√©sie pour La Fontaine et m√™me de lyrisme. Il suffit de lire « Les Deux Pigeons » pour s’en convaincre.
  On peut √©ventuellement se demander si la po√©sie en prose est de la po√©sie. Mais les fables sont en vers, jouant sur les rimes, les rythmes et les sonorit√©s. Il n’y a donc aucun doute : c’est de la po√©sie.
  Le Professeur J.L. Dumortier, de l’Universit√© de Li√®ge, en Belgique, affirme : « La fable, au XVII° si√®cle, √©tait un genre (mineur) de la po√©sie narrative. Depuis lors, La Fontaine a toujours fait partie du Panth√©on des grands po√®tes du XVII°. »

Distinguer versification et poésie
  Les fables sont parfois pr√©sent√©es comme des po√®mes mais il ne faut pas oublier que l’usage du vers ne suffit pas √† rendre un texte po√©tique et qu’un po√®me peut √™tre en prose.
  Il faut commenter la versification des fables qui constituent un sous-ensemble de la po√©sie, au m√™me titre que les sonnets, les rondeaux, les chansons, les ballades, ...
  Le th√©√Ętre classique est en vers et l’on peut donc √©tudier sa versification. S’agit-il pour autant de po√©sie ? la r√©ponse est non. En outre, la fable n’est pas une forme fixe comme le rondeau par exemple. On ne peut donc pas la classer comme un « sous-ensemble » de la po√©sie.
  Racine et La Fontaine ont autant de talent l’un que l’autre mais ni l’un ni l’autre n’est un po√®te. Ce sont de grands artistes avec une sensibilit√© po√©tique √©vidente, comme des peintres ou des sculpteurs. Diff√©rents genres peuvent s’entrem√™ler parfois, mais il est sans doute plus clair, sur un plan p√©dagogique, de distinguer po√©sie et fable.
  Les Anciens distinguaient le poeta (l’artisan des mots) et le vates (le po√®te inspir√©, le proph√®te). La Fontaine n’est sans doute pas un vates mais un poeta.
  Il faut distinguer « √™tre de la po√©sie » et « √™tre po√©tique » : si les fables sont de la po√©sie, elles ne sont pas pour autant po√©tiques, du moins pas toutes.
  Si l’on se r√©f√®re √† la d√©finition moderne de la po√©sie, telle que Val√©ry l’a propos√©e, La Fontaine serait un versificateur, comme dirait Ronsard, alors que Corneille et Racine seraient de v√©ritables po√®tes car chez eux, la richesse du sens exc√®de la lecture litt√©rale.

La poésie est un des constituants de la fable
  Les Fables sont √† la fois des apologues, de petites sc√®nes de th√©√Ętre et de la po√©sie, √©videmment.
  Il n’y a pas de genre sp√©cifiquement argumentatif. Les fables sont une des fomes possibles de l’apologue, qui est lui-m√™me un « genre argumentatif ». Mais ne voir dans un texte de La Fontaine que la morale, support de l’argumentation, serait une erreur.
  L’√©tude de la morale n’est que second. Avant tout, il faut go√Ľter la musique des mots, la po√©sie de ces textes.
  Il faut d√©finir le terme de po√©sie mais il ne faut pas oublier que le terme selon les √©poques a t√©t√© utilis√© dans des circonstances tr√®s diff√©rentes. Dans l’Antiquit√©, il y avait « des po√®tes didactiques » comme Lucr√®ce ou le Virgile des G√©orgiques. G. Du Bartas avec La Semaine ou Cr√©ation du Monde avait √©t√© au programme de l’Agr√©gation pour la po√©sie. On peut inscrire La Fontaine dans cette lign√©e.
  Si l’on pense au Trois discours sur le po√®me dramatique de P. Corneille, il appara√ģt qu’il se consid√©rait comme un po√®te lorsqu’il √©crivait ses pi√®ces. J. Racine ne d√©signait-il pas ses pi√®ces comme des « po√®mes dramatiques » ? Cette classification vient d’Aristote qui consid√©rait que la poiesis √©tait li√©e √† la mimesis. Il ne pouvait y avoir de poesis (d’art litt√©raire) s’il n’y avait pas imitation. Pour Aristote, les textes didactiques scientifiques √©crits en vers, comme tout ce qui s’√©crivait √† l’√©poque, ne sont pas de la po√©sie. N√©anmoins, Aristote n’envisageait pas la po√©sie lyrique.
  C’est une classification moderne qui distingue po√©sie, fable et th√©√Ętre. Au XVII° si√®cle, fabulistes et trag√©diens √©taient consid√©r√©s comme des po√®tes. Il convient sans doute de ne pas dire que La Fontaine est un po√®te, mais il ne faut pas pour autant sanctionner un √©l√®ve qui le ferait puisqu’il √©tait consid√©r√© comme un po√®te par ses contemporains.
  Les √©l√®ves peuvent entendre que d√©finir la po√©sie n’est pas chose ais√©e et que les classifications invent√©es a posteriori ne fonctionnent pas n√©cessairement. Genres, styles, registres ... toutes ces notions sont tellement li√©es √† une √©poque qu’on a souvent chang√© de noms des cat√©gories et des d√©finitions √† inculquer. Le cours d’A. Compagnon permet de relativiser cette question. Ainsi si l’alexandrin, aujourd’hui, c’est un vers de douze syllabes, au XVII° si√®cle les com√©diens pronon√ßaient-ils la « treizi√®me syllabe », la derni√®re voyelle des vers f√©minins.
  Cette question semble sous-entendre qu’√™tre fabuliste serait moins glorieux que d’√™tre po√®te. O√Ļ placer le roman dans cette √©chelle des valeurs, lui qui ne conna√ģt son heure de gloire qu’au XIX° si√®cle.
  Les genres sont mouvants et le regard port√© sur la po√©sie est bien diff√©rent aujourd’hui de celui des contemporains de La Fontaine. Qu’auraient-ils pens√© des po√®mes en prose ou des po√®mes surr√©alistes ? Nul doute qu’ils auraient √©t√© rang√©s au rang de travaux d’√©criture, de vulgaires fantaisies, tr√®s √©loign√©s du langage des dieux.
  La po√©sie se d√©finit assez bien aujourd’hui comme « texte suscitant l’imaginaire du lecteur par une √©motion esth√©tique √† partir du travail sur le langage ». Le XX° si√®cle ayant vu l’√©clatement des genres, on trouvera peut-√™tre plus de po√©sie dans un roman de S. Germain que dans une fable de La Fontaine, selon les crit√®res du lecteur contemporain. Et cela va encore changer dans les si√®cles √† venir.


Ce document constitue une synth√®se d’√©changes ayant eu lieu sur
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